Découverte d'une maison d'édition dont les titres tiennent dans la poche : Esquif et ses nouvelles
Traduire, ce serait écrire, pour certains. Pour d’autres, traduire, ce serait trahir. À l’heure où les progrès technologiques pourraient mettre en péril le métier indispensable de traducteur·rice, la traductrice Chloé Billon, par qui de nombreux textes croates, serbes et bosniaques parviennent à nos yeux de français·e·s, livre ici sa vision de la traduction, sa manière d’appréhender un texte étranger, de transmettre sa singularité. Nous parlons en particulier d’un titre inclassable, un texte hybride qui joue avec les codes et les genres : "La sorcière à la jambe d’os", de Želimir Periš, publié par les éditions Le Sonneur. Loin de trahir les textes, Chloé Billon traduit en harmonie, au plus près du sens et de la volonté des auteurs et autrices dont elle porte les mots à notre connaissance, quitte à ne pas nous faciliter la lecture. Traductrice émérite, certes, Chloé Billon est une artiste, une passeuse de sens qui fait circuler les créations et les cultures. Cet échange n'est pas une interview, c'est une véritable masterclass autour de la traduction.

« La Sorcière à la jambe d’os » mêle une grande variété de formes narratives et de registres de langue. Quels défis spécifiques ce cocktail stylistique vous a-t-il posé, notamment pour maintenir la cohérence et la vitalité du texte ?
C’est précisément cette grande variété qui fait la spécificité de la « Sorcière à la jambe d’os », si bien que je savais à quoi m’attendre (et me réjouissais), mais je dois dire qu’en traduisant, entrer dans la mécanique du texte, découvrir ses rouages, a été aussi jouissif que fascinant. Même les chapitres qui semblent rédigés dans une narration « classique » (par opposition à ceux qui sont par exemple un rapport de police, une pièce de théâtre, un pastiche, une critique musicale, etc.) ne le sont pas, chaque chapitre a un leitmotiv, un rythme, un angle particulier qu’il faut identifier pour le retranscrire en français. À cela s’ajoute une diversité qu’il était, malheureusement, impossible de reproduire en français dans toute sa richesse : l’emploi de toute une palette de parlers différents, de variantes régionales d’une langue croate encore non unifiée à l’époque où se déroule le roman (et où les dialectes sont aujourd’hui encore bien vivants). Pour l’ambiance d’arrière-pays montagneux méditerranéen en français, j’ai relu Giono ; je n’irai pas prétendre que cela se sent, sa langue est inégalable, mais quand on parle de montagnes et de Méditerranée, relire Giono ne peut pas faire de mal.
Certains passages ont nécessité des recherches : pour le pastiche de pastorale, par exemple, j’ai parcouru quelques pages de L’Astrée d’Honoré d’Urfé (quelques pages seulement, rassurez-vous !). Idem pour la critique musicale. Le plus douloureux a sans doute été la traduction du procès en sorcellerie de Magdalena : l’auteur s’étant inspiré d’un document d’archive, j’ai cherché dans des ouvrages de recherche historique des procès-verbaux de procès en sorcellerie en France et en Suisse, dans le Valais notamment, pour pouvoir retranscrire cette langue juridique archaïque. Mais le contenu était insoutenable.
Pour ce qui est de la cohérence, je dirais que je ne me suis pas tant souciée de la cohérence du texte dans son ensemble, ça, c’est l’auteur qui s’en est chargé dans l’original, je me suis efforcée de trouver le meilleur équivalent possible en français aux différents styles et registres en croate. Quant à la vitalité, c’est un livre éminemment ludique, Želimir Periš joue constamment avec la langue, on sent qu’il s’amuse, si bien que même si ce texte était un défi, je me suis moi aussi constamment amusée, et j’espère que cela se sent !
La dimension historique et culturelle du roman ancre une forte identité régionale et politique. Comment avez-vous réussi à transmettre cette spécificité dalmate et austro-hongroise au public francophone sans prendre le risque de le perdre en route ?
De manière générale, je suis résolument opposée à toute simplification, à tout lissage des spécificités culturelles à des fins de compréhension, ou pour « faciliter la tâche » aux lecteurs. Si nous lisons de la littérature étrangère, n’est-ce pas justement pour découvrir quelque chose de différent ? Pour moi, ne rien gommer est une question de respect, d’autant plus que je traduis d’une langue minorée vers une langue dominante. Eu égard à ce parti pris, le recours aux notes de bas de page est inévitable. Certaines maisons d’édition les honnissent, heureusement, ce n’était pas le cas avec les Éditions du Sonneur. Et je ne pense pas là uniquement à des spécificités historiques et culturelles dalmates, croates ou ex-yougoslaves ; plus largement, l’enseignement en France est très francocentré (n’est-ce pas symptomatique ?). Je suis toujours surprise et honteuse de constater que nos voisins ont ne serait-ce que des notions de base sur l’Histoire de France, alors que l’inverse n’est pas vrai : que savons-nous de l’Histoire de l’Allemagne, de l’Italie, de l’Espagne, de l’Angleterre, pour ne citer que nos proches voisins, avant la Première Guerre mondiale ? Il se trouve qu’avant de me consacrer aux langues et cultures de l’ex-Yougoslavie, j’ai également un peu étudié la littérature germanophone, l’espace culturel de l’Empire austro-hongrois m’était donc dans une certaine mesure familier. Mais avant le niveau universitaire, je dois avouer que tout ce que je savais à ce sujet, je l’avais lu et vaguement compris en lisant Sissi impératrice, enfant. Sissi et Gila, même combat ! Pas tout à fait bien sûr, mais il y a des points communs.
L’humour et l’ironie jouent un rôle important dans ce roman très engagé. Comment avez-vous approché ces registres souvent subtils, et parfois ancrés dans une culture particulière ?
Vous avez raison de mettre en lien humour et engagement. Pour enfoncer des portes ouvertes, l’humour, le bon, est une forme de subversion. Dans des pays aux destins politiques aussi tumultueux et contrariés que ceux de l’ex-Yougoslavie, la dérision et l’humour noir sont salvateurs. C’est une langue très spirituelle, dont les réparties grinçantes ou cassantes sont souvent difficilement traduisibles en français. Cependant, ici, le fait qu’il s’agisse d’un roman historique m’a facilité la tâche : les plaisanteries contemporaines, liées à tout un réseau de références tues mais qui font que la blague « marche », sont les plus difficiles à traduire. En l’occurrence, ici, pas de référence à un événement ou personnage politique récent qu’il faudrait expliciter. Et la dérision vis-à-vis des puissants marche dans toutes les langues. Želimir Periš a recours à divers types d’humour, de l’humour de situation à l’ironie grinçante. Les passages à l’Evidenzbureau, du désopilant dialogue d’ouverture aux différentes péripéties de Kurz et Schwetz, les Laurel et Hardy des renseignements austro-hongrois, et autres bras cassés, étaient toujours pour moi un moment de respiration, de grotesque réjouissant et reposant entre des chapitres parfois tragiques ou éprouvants émotionnellement. J’apprécie également la manière dont il use de l’ironie pour déconstruire la légende du héros national, comme avec le bandit Stjepan Grizelj, ou dégonfler les égos confits de leur importance, comme dans le cas du prétendu héritier au trône. Sans parler du procès de Gila, dont l’unique arme est la langue acérée. J’aime traduire l’humour. Comme je le disais en réponse à la première question, l’auteur s’amuse, je me suis moi aussi énormément amusée en traduisant, et j’espère que les lecteurices s’amusent aussi !

Le roman interroge le rapport entre tradition, modernité et pouvoir patriarcal. Selon vous, quels éléments de ce débat résonnent particulièrement avec notre époque ? Quel rôle joue la sensibilité de la personne qui traduit dans la transmission de ces éléments ?
La tension entre tradition et modernité est, me semble-t-il, une constante à toutes les époques, de même que le pouvoir patriarcal. La période historique où se situe le roman est particulièrement intéressante car il s’agit d’un moment de bascule, de rebattage des cartes : les empires sont en perte de vitesse, les peuples ont des aspirations légitimes à l’autodétermination. Cependant, comme le dénonce amèrement Alica, la version vieillie et désabusée de Gila, ces aspirations basculent aisément dans un nationalisme viriliste aussi grotesque que violent. À nouveau, j’enfonce des portes ouvertes, mais dans les temps troublés, quand les certitudes et le sentiment de sécurité sont ébranlés, on a vite tendance à se replier sur soi-même, sur une identité et une tradition fantasmées (mais à cet égard, la modernité s’accommode très bien des aspects les plus rétrogrades de la tradition). Dans ces moments-là, ce sont toujours les minorités qui trinquent (le plus), comme le montre l’exemple de Žur, le père de Gila. Gila, aux origines mystérieuses et non nationalement définies, femme indépendante, sorcière, mère seule, est l’archétype du bouc émissaire idéal, mais il n’est pas difficile de transposer sa situation, son rôle, à n’importe quelle époque, y compris la nôtre. Dans les années 1990, les intellectuelles croates opposées à la guerre ont été qualifiées de sorcières dans une véritable cabbale médiatique, et aujourd’hui, comme partout ailleurs dans le monde ou presque, l’extrême-droite se sent à nouveau pousser des ailes et s’en prend à tous ceux qui sont différents ou pensent différemment. Quant au pouvoir patriarcal, il suffit de penser aux féminicides, au recul du droit à l’avortement dans de nombreux pays, aux propos d’Emmanuel Macron sur le « réarmement démographique »… le corps des femmes est et reste un enjeu de pouvoir et de domination dont elles sont dépossédées. C’est d’ailleurs un autre point intéressant du roman : devenir mère, pour Gila, c’est aussi devenir (encore plus) vulnérable. La Sorcière à la jambe d’os n’idéalise ni la tradition ni la modernité ; dans tous les cas, les puissants restent grosso modo les mêmes. L’épisode de la révolte des ouvrières de la filature le montre bien : les propriétaires industriels ont beau se présenter comme des vecteurs de développement et de progrès, le petit peuple, lui, entre se crever aux champs et payer la dîme et trimer à l’usine, ne voit pas vraiment où se situe l’amélioration de sa condition. Ou prenons l’exemple du maire du village : quelle que soit l’évolution de la constellation politique, l’important pour lui est de comprendre à temps par où le vent tourne pour pouvoir louvoyer et sauver sa tête, car une fois de plus, ce sont les têtes des moins haut placées qui sautent en premier. Si le roman est une ode à la liberté, au libre-arbitre et à la tentative de vivre sa vie dignement et comme il nous semble juste, il n’idéalise pas non plus l’engagement politique exalté : l’instituteur, ainsi, paiera cher sa naïveté et son entêtement. « Mourons pour des idées, d’accord, mais de mort lente », comme dirait Brassens ; sans quoi, on est toujours la chair à canon de quelqu’un. En ce sens (et je ne dis pas qu’il s’agisse là d’un message), Gila réussit tant bien que mal à survivre en étant précisément entre tradition et modernité (le pouvoir étant dans les deux cas patriarcal), en exploitant les faiblesses, les croyances et les aspects positifs comme négatifs des deux systèmes. Elle se glisse dans les interstices, dans l’indéfini où peut naître la magie.
Pour répondre à la dernière partie de la question, la sensibilité de la personne qui traduit est importante pour toute traduction ; je traduis en français, certes, mais dans « mon » français, qui se compose de toutes mes expériences de la langue. Et je traduis avec mes souvenirs, mes références, ma sensibilité. J’aime la littérature politique ; je dirais même que toute bonne littérature est politique d’une manière ou d’une autre. De fait, je ne pense pas que je pourrais traduire un livre avec lequel je suis profondément en désaccord, politiquement ou éthiquement ; c’est un processus trop intime. Certes, mes opinions ne sont pas censées se ressentir dans ma traduction, mais elles se ressentent peut-être dans le choix des livres que je traduis. Il y a une satisfaction particulière quand on sent que l’on traduit un livre avec les valeurs duquel on est profondément en accord ; un livre beau, humain. Alors, ce livre devient un ami, et quelles que soient les difficultés de l’exercice de traduction, cette complicité, dans mon expérience, permet de tout surmonter. C’est sans doute elle aussi qui permet de traduire l’humour !
Ce roman interroge également la pluralité des voix et des mémoires historiques. Comment ce travail de traduction vous a-t-il confrontée à la question de la transmission culturelle et politique de voix minorisées ?
Gila et son ami le frère dominicain Čarlo ont des échanges magnifiques sur l’oralité et l’écrit, sur la valeur de la parole transmise (et dans les Balkans, la tradition orale est très importante, l’écrit ayant longtemps été la chasse gardée des puissances colonisatrices et de leurs relais, comme l’illustre, une fois de plus, le combat de l’instituteur pour faire imprimer un abécédaire en langue croate, et non allemande ou italienne) et donnée par rapport à celle de l’écrit. Gila se méfie, se défie de l’écrit : on peut écrire n’importe quel mensonge, argue-t-elle, une fois écrit, il devient vrai. Ce qui pousse à réfléchir. De fait, (j’enfonce une fois de plus des portes ouvertes), il est de notoriété publique que l’histoire officielle est celle des vainqueurs. L’histoire des vaincus, des petites gens, est rarement racontée. Quand j’ai commencé à étudier le BCMS à l’Inalco, j’ai suivi les cours d’histoire et civilisation de Bernard Lory. Histoire de la région, la péninsule balkanique donc, ce qui comprenait également nécessairement des notions sur l’histoire de l’Empire ottoman, de l’Empire austro-hongrois, de l’Empire russe, des Républiques de Gênes et de Venise… Je me rappelle à quel point j’étais fascinée (je rends ici hommage au don de conteur de M. Lory) de découvrir des événements et des faits dont je n’avais jamais entendu parler, mais peut-être plus encore de redécouvrir des événements cette-fois ci racontés du point de vue de l’autre côté, de l’autre camp, de l’autre. Pour moi qui ai eu le privilège de naître dans un pays riche et puissant (entre autres grâce à la colonisation et à l’exploitation non seulement de ses propres ressources, mais également de celles d’autrui), découvrir la perspective non du centre, mais de la périphérie du pouvoir économique et politique a été extrêmement formateur. Faire ce pas de côté, s’efforcer de comprendre la perspective de l’autre (qu’il s’agisse de l’autre d’une autre culture ou de l’autre d’une autre classe, ce qui s’avère souvent plus difficile encore) est selon moi essentiel, et manque cruellement en ces temps de crispation et de durcissement. En ce sens, même quand je ne traduis pas des œuvres où cette question est autant mise en évidence que dans la Sorcière à la jambe d’os, la question de la transmission des paroles minorées est toujours au centre de mon travail. Dans les Balkans, en dépit du nationalisme, à moins que ce ne soit l’autre face de la même médaille, il y a une forme d’auto-racisme intégré très prégnante. On méprise ou déteste son voisin (les guerres les plus sanglantes sont fratricides, on ne déteste jamais mieux que ce qui nous ressemble, pourrait-on dire), mais on se trouve souvent minable, inférieur, fainéant, corrompu, sale, etc. etc. par rapport à l’Occident. L’une des questions que l’on me pose très souvent, sinon le plus souvent, en ex-Yougoslavie, au sujet de mon travail, est « mais il y a vraiment des gens en France que ça intéresse, ce qu’on écrit ici ? D’ailleurs, je ne lis pas de littérature croate/serbe/bosnienne (insérer ici la nationalité de votre choix). » Je doute que les Français/Anglais/Américains/Allemands etc. doutent aussi systématiquement de la valeur de leur propre culture. Gila a raison de se méfier de l’écrit. Mais pour moi dont l’écrit est le média, traduire depuis des langues minorées, c’est tenter de faire en sorte à ma petite échelle que l’écrit n’abrite pas uniquement le récit dominant, mais aussi les récits des autres (un combat qui se mène d’ailleurs actuellement à plusieurs niveaux). Car la langue, ne l’oublions pas, c’est aussi la seule arme de Gila.

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