Un premier texte, maîtrisé et surprenant, court et incisif pour ouvrir "Nagori" la collection des nouvelles éditions ActuSF dédiée à la forme courte.
Un titre intriguant. De quoi peut-il bien s'agir ? L'heure de la fin du monde ? Et si oui, pourquoi ? Le saura-t-on en lisant ce premier roman tout en nuances, entre nature writing et plongée psychologique, mais un peu aussi roman d'effondrement ? Peu importe, car ce qui compte, c'est tout ce que ce vent charrie pour Myriam, la femme qui voit cette heure figée dans sa cabane. À la fois roman sur la sauvagerie, cette notion délicate à traduire en français de "wilderness", et roman sur l'emprise, "11h02 Le vent se lèvre" s'illustre par son originalité, par le traitement d'un sujet sorti depuis bien longtemps des rayons des littératures de l'imaginaire pour prendre différentes formes. Ici, il n'est pas question de science-fiction ou de survivalisme : Sacha Bertrand crée un univers complexe, porté par un style à la fois ciselé et sensible, révélateur d'un lien sincère à la nature. Une nature que l'auteur connaît bien, aime, et dont il nourrit sa création.

Vous mêlez grands espaces et isolement, dans ce premier roman à la fois post apocalyptique, survivaliste, poétique, psychologie. Qu'est-ce qui vous a inspiré cet univers et cette histoire ?
L’élément déclencheur de ce récit a été la lecture de Colline, le premier roman de Jean Giono. La poésie de sa langue, sa façon de décrire le monde, les interactions de ses personnages avec leur territoire (en l’occurrence proche de celui où je vis), m’ont donné envie de raconter mes propres histoires. J’ai choisi de passer par le prisme de l’anticipation car c’est finalement un très bon moyen de parler de notre présent. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, je ne me retrouve pas dans les récits d’effondrement, purement « post-apo ». Ce qui m’intéressait dans cette histoire de repli dans une cabane dans la montagne, c’était justement la possibilité d’une vie après la fin du monde – et pourquoi pas même d’une vie différente de celle formatée par nos sociétés actuelles, comme le montre le personnage de Jonas. Sans le conscientiser lors de l’écriture, je me suis aussi rendu compte après coup que cela m’avait permis d’extérioriser une certaine éco-anxiété. Évidemment, j’ai également été fortement inspiré par les paysages des Alpes du Sud dans lesquels j’ai grandi, en particulier les massifs des Écrins et du Vercors. Le premier jet du texte a été écrit en un an, au fil des saisons, et les descriptions que je fais sont directement influencées par ce que j’ai pu voir ou ressentir en parcourant les chemins de randonnée. Enfin, plus prosaïquement, le fait de vivre à Grenoble lors de la genèse de ce récit a aussi eu une forte influence dans la création de l’univers de 11h02. Quiconque a déjà passé un hiver dans cette ville industrielle entourée de montagne si souvent cachées par un épais couvercle nuageux comprendra comment m’est venue l’idée de l’abîme d’où monte un brouillard toxique.
"Le Mur invisible" de Marlen Haushofer fait-il partie de vos sources d'inspiration ? Il semble qu'on trouve quelque échos à ce roman mettant en scène une femme seule dans un monde ravagé. Pourquoi est-ce si rare de croiser des femmes qui savent se débrouiller, pensez-vous ?
J’ai découvert Le Mur Invisible après avoir écrit 11h02, et y ai effectivement trouvé de nombreux échos, c’était troublant. Je remarque toutefois une différence fondamentale dans les trajectoires de nos deux héroïnes : là où la protagoniste du chef-d’œuvre de Marlen Haushofer profite de son isolement pour remettre en cause les normes sociales du monde dont elle est exclue et se rapprocher de la nature qui l’entoure, Myriam, dans mon roman, ne fait que reproduire les schémas de la société d’où elle vient. Elle ne trouve pas la même liberté dans la solitude et reste guidée par des chemins de pensée trop humains. Et si ce genre de femmes qui savent se débrouiller reste si rare dans la littérature, c’est sans doute qu’on lit encore trop d’hommes, et que les stéréotypes sexistes restent bien ancrés chez de nombreux auteurs – et autrices. Je n’ai pas pensé mon personnage sous un prisme féministe militant, mais il me semblait important de représenter une femme forte physiquement et psychologiquement, pragmatique, meurtrie par la solitude mais néanmoins indépendante, et dont l’instinct maternel ne serait pas nécessairement une évidence.

Vous avez créé un personnage tout en nuances et étrangeté, loin des clichés (sexistes), marqué par une ambivalence grinçante. Comment avez-vous construit le personnage de Myriam, et celui de Jonas ?
La tension présente tout au long de l’ouvrage se base sur l’opposition entre ces deux personnages. Myriam, la dernière survivante après la catastrophe, porte sur ses épaules tout le poids du monde d’avant (autrement dit, notre présent). Elle se fait l’émissaire d’une société effondrée guidée par des principes de contrôle et de domination du vivant. À son échelle individuelle, que ce soit à travers l’organisation de sa cabane, l’entretien de son jardin ou ses méthodes de chasse, elle rejoue une culture colonisatrice qui refuse toute agentivité au monde sauvage qui l’entoure – et qui était pourtant là bien avant elle. Comme pour ceux qui, de nos jours, vont trouver refuge dans les propositions de l’extrême-droite, Myriam est avant tout guidée par la peur, une peur liée à la méconnaissance et qui ne peut se combattre que par un contrôle absolu. Jonas, lui, est un enfant sauvage qui se fie avant tout à ses ressentis et à ses intuitions. Il est curieux, ouvert, sensible et, au départ, totalement ignorant des codes sociaux que finira par lui inculquer, de gré ou de force, celle qu’il appelle « la Grande Prédatrice ». C’est son empathie pour le vivant en général qui guide son rapport au monde. Son innocence n’est pas synonyme de naïveté, au contraire. Il a une lecture aigüe de son environnement, auquel il s’intègre pleinement. Il vient représenter, dans cet univers post-apocalyptique, la possibilité d’un rapport neuf au monde, délivré des erreurs du passé, nourri par le soin et l’attention au sauvage. Il est aussi animé par un profond désir de liberté, né d’un rapport bien différent de celui de Myriam aux grands espaces de montagne. Car dans les deux cas, ces personnages sont formés par le contexte dans lequel ils survivent, et leur évolution dépend de leurs attitudes vis-à-vis d’un même territoire. Cela me permet de faire le parallèle entre la façon dont Myriam traite Jonas et celle dont elle considère le monde en général, afin de montrer que les rapports de pouvoir à l’œuvre dans une relation familiale abusive se retrouvent dans toute forme de domination – qu’elle s’exprime envers des minorités ou notre environnement.

Vous interrogez le rapport à la transmission dans un monde détruit. Qu’est-ce qui vous intéressait dans cette idée de réinventer une culture à partir de presque rien, et quel rôle attribuez-vous aux mots dans la survie de vos personnages ?
En effet, au fil de la narration, Jonas apprend à parler, puis à lire et écrire. Il cultive son imagination, s’invente des amis, se raconte des histoires et transforme les couleurs qu’il trouve dans la nature en pigments avec lesquels il dessine. Mais si Myriam l’instruit, c’est d’abord pour le dresser. Les mots sont avant tout un moyen d’affirmer son emprise sur le petit sauvage qu’il était. Ils deviennent ensuite une façon de faire communauté. Ainsi, les mots sont vus comme un rempart à la solitude. Même dans l’isolement, ils forment une passerelle vers l’autre, un lien indéfectible avec ses semblables. Ce récit étant plutôt critique envers le genre humain dans son ensemble, je voulais amener un peu de nuance dans ce pessimisme en mettant en avant l’importance de la créativité dans la construction de Jonas. Son imagination, couplée à son rapport animal au monde, font de lui un être jouant sur les deux plans, sauvage et civilisé, lui permettant d’agir en tant qu’humain avec égard pour son environnement, tout en évitant l’écueil de l’opposition binaire nature/culture.
Quel rapport entretenez-vous avec la nature ? Êtes-vous un marcheur, admirateur de grands espaces alpins et d'altitude ?
J’ai grandi dans les montagnes et ne m’en suis jamais trop éloigné. Je suis un marcheur contemplatif plutôt qu’un sportif performant. Quand je randonne, je fais le vide dans mes pensées et, en même temps, je fais le plein de sensations, qui se traduisent sur le papier dans un deuxième temps. J’aime particulièrement aller me balader dans des endroits que je connais déjà, pour m’émerveiller du changement des lumières, des textures, des sons, selon la météo ou la saison. J’ai passé la plus grande partie de ma vie en face des mêmes sommets et continue d’être surpris par une ligne de crête révélée par un rayon de soleil, les mille teintes des forêts en automne ou la transformation du paysage à la première chute de neige. J’ai la chance de vivre dans une vallée relativement préservée, avec assez peu d’infrastructures et de grands espaces non aménagés en altitude. Au-delà de l’importance évidente de protéger les espèces et les écosystèmes, il me semble qu’il devrait faire partie de nos libertés fondamentales que de garantir l’existence et l’accès à ces espaces où la nature n’est pas faite pour être consommée.

Vous êtes diplômé des Beaux-Arts de Grenoble, quel est le travail que vous menez autour du lien entre paysage et écriture ? Vers quels sentiers ces réflexions vous mènent-elles ?
Pendant mes études, j’ai aiguisé mon regard sur le paysage en pratiquant la photographie. L’image m’a donné une clé de lecture et une certaine attention au monde qui continue de guider mes observations, même si cela fait des années que j’ai arrêté de trimballer mon appareil argentique dans mon sac de randonnée. J’ai finalement trouvé avec l’écriture une manière plus complète de traduire ce que je ressens en montagne, grâce au rapport à la temporalité qui va avec l’enchaînement des phrases, mais aussi en faisant attention à ce que mes descriptions ne se limitent pas à l’aspect visuel des choses : les mots permettent de sentir, ressentir, entendre au moins autant que de voir. J’aurais du mal à écrire sur un sujet qui ne me touche pas personnellement, et la montagne est une part conséquente de mon identité. Ainsi, les récits que j’imagine se placent immanquablement dans un endroit duquel on voit les sommets – quand on ne les foule pas carrément du pied. En ce moment, avec l’organisation prévue des JO d’hiver de 2030 par les Alpes françaises dans un contexte écologique aberrant, je m’interroge particulièrement sur notre incapacité collective à remettre en question nos usages de la montagne. Il y a, à mon avis, un réel besoin de réinventer notre imaginaire de la nature et du sauvage en général, et je compte bien apporter ma petite pierre à ces réflexions dans de futures histoires.

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