[INTERVIEW] Maeve Spiral : "On peut faire bouger les lignes sur les représentations féminines dans la littérature de l’imaginaire"

Un premier texte, maîtrisé et surprenant, court et incisif pour ouvrir "Nagori" la collection des nouvelles éditions ActuSF dédiée à la forme courte.

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[INTERVIEW] Maeve Spiral : "On peut faire bouger les lignes sur les représentations féminines dans la littérature de l’imaginaire"

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6/5/2026
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Pervenche. Quel joli nom pour une anti-héroïne qui cache ses émotions violentes sous une carrure à faire pâlir un bandit des grands-chemins. Amie d'enfance de Théodebert et Baudouin, elle survit, avec eux, de petites escroqueries et truanderies dans les bas-fonds de la ville où les pauvres sont avec les pauvres, et les riches avec les riches. Comme eux, elle rêve d'une vie meilleure, quel qu'en soit le prix à payer... Ni barbare sans peur, ni princesse dénudée, Pervenche invite à poser un regard neuf sur les archétypes du genre et à plonger dans les subtilités de sa personnalité. Pour cette entrée dans la collection "Nagori", dédiée à la novella (aux Nouvelles éditions ActuSF), Maeve Spiral joue avec les codes du jeu de rôle et de la fantasy (spécifiquement la fantasty de crapules) sans jamais s'y heurter, sans jamais tomber dans les clichés. Captivant et porté par un style imagé, "Des perles pour les truies" ouvre les portes d'un univers médiéval fantastique cohérent et structuré. À quand la suite des aventures de Pervenche ? 

Votre univers est singulier, certes fantastique, mais en même temps très médiéval, avec des allusion à la magie mais sans jamais qu'elle ne soit montrée. Comment l'avez-vous élaboré, quels sont ceux qui vous ont inspirée ? 

J’ai créé cet univers depuis longtemps, sans une volonté particulière de m’attacher à un médiéval merveilleux, mais c’est celui qui parle le plus au lectorat de la littérature de l’imaginaire. Il est un décor pour de nombreuses de mes histoires et tous les mondes qui habitent cet univers sont très différents les uns des autres. Je pourrais difficilement expliquer comment est né Yggdrasil, volontairement nommé en hommage à l’arbre monde de la mythologie scandinave que j’affectionne particulièrement. Néanmoins je n’avais pas envie de me “coincer” dans une certaine vision de l’imaginaire, en revanche je voulais que toutes mes histoires soient reliée entre elle, et quoi de mieux, finalement qu’un support cosmique qui relie différents mondes et leur permet de communiquer entre eux.  Pour “Des perles pour les truies” en particulier, je voulais que le décor se trouve au croisement du Londres victorien et d’une cité médiévale ou renaissance poisseuse qu’on a davantage l’habitude de côtoyer dans la SFFF. J’avais besoin d’un support cohérent pour faire exister le narratif sans avoir besoin de m’étendre sur le lore. Une grande ville, partagée en strates sociales, me semblait donc toute indiquée pour faire évoluer mes protagonistes.  Pour ce qui est de la magie, j’aime les systèmes magiques à la fois ambitieux et mystérieux, à la manière dont nos sciences modernes infusent dans notre société. On utilise quotidiennement nos smartphone mais assez peu de personnes peuvent expliquer en détail la technologie mise en œuvre. C’est la raison pour laquelle je voulais qu’elle reste à la marge et qu’elle ne bénéficie qu’à certaines catégories sociales. Et si mes héros n’y connaissent rien à la magie, iels savent néanmoins qu’elle existe mais qu’elle leur est inaccessible. J’ai conscience que cela peut être un peu frustrant, mais de la même façon que nous pouvons regarder le ciel, savoir que les étoiles sont a des milliards d’années lumières mais peu d’entre nous savent construire une fusée  ! Mes influences sont multiples, la mythologie scandinave bien sûr, et globalement tout ce que je peux lire, entendre, ou observer au quotidien me servent à construire un système que j’espère cohérent.

Vos personnages font penser à une bande typique du jeu de rôle, avec des profils bien campés, mais tout en nuances. Comment les avez-vous travaillés ? 

Je dirais que j’ai beaucoup observé les gens qui m’entourent. Quand je crée des personnages, je pense à ce qu’ils font au moment de l’histoire et qu’elles en sont les conséquences. Et de la même manière s’ils agissent de telle façon c’est qu’en amont il a dû se passer quelque chose. Et je tire le fil ! C’est un peu un mélange de psychologie de comptoirs et d’expériences personnelles. Pervenche, par exemple, est très inspirée d’une bonne amie à moi. Je voulais que ce soit elle, et en même temps quelqu’un de tout à fait différent. Ensuite, j'aime bien les personnages proches des pieds nickelés, et les bandes de petits voyous de la BD. Ce sont rarement des personnages qu’on met au centre des histoires alors je me suis dit pourquoi pas. Travailler sur une bande un peu “type” permet, également, d’aller vite, le format court comme la novella nécessite d’être efficace. Je n’avais pas, structurellement, le temps de travailler avec la même profondeur ces personnages, il était donc plus aisé de travailler les nuances et les contrastes avec des profils… Habituels du genre dirons nous !

Le personnage de Pervenche, en particulier, cette femme solide qui ne ressemble pas du tout à son prénom, qui vous l'a inspirée ? Quel message avez-vous en tête avec cette héroïne peu commune ? 

Au départ, personne en particulier. Pervenche était un personnage secondaire dans une autre histoire et elle me servait de faire valoir, pour permettre d’humaniser l’héroïne et créer cette dynamique qui existe entre deux très bonnes copines. On voit assez rarement l’amitié au centre des histoires et j’aime assez que mes personnages aient, de manière générale, des amitiés sincères. J’aimais aussi l’idée du contraste entre le nom et la figure et que je voulais aussi un peu m’affranchir des prénoms imprononçables de la fantasy ! D’autant que l’amie dont je parlais plus haut, m’a dit qu’elle adorait ce personnage, à tel point que je lui avais promis de lui écrire son spin off. Et puis, en 2024, un peu avant l’appel à texte, on lui a diagnostiqué un méningiome, une tumeur au cerveau, bénigne, mais à la trentaine ça nous a fait un choc. On savait toutes les deux qu’elle n’en mourrait pas, mais il n’y a pas de risque zéro alors j’ai senti le besoin de donner plus de relief à Pervenche pour qu’elle puisse porter mon amie dans ce moment pas facile. A ce moment-là, c’était le mieux que je pouvais faire, parce qu’on habite pas à côté et que la vie professionnelle a fait que je n’ai pas pu l’accompagner davantage même si je l’aurais voulu. Je dirais que Pervenche c’était un peu comme lui fabriquer un doudou… Un doudou de 2m12 ! Le message avec cette héroïne c’est aussi de montrer qu’on peut créer des personnages en s’affranchissant des tropes, des idées reçues et faire un peu bouger les lignes sur les représentations féminines dans la littérature de l’imaginaire. Ce n’est pas tant une volonté militante, mais je crois, qu’au fond, toutes les femmes, cis ou trans, ont senti une fois dans leur vie qu’elles étaient hors normes. Parce que les critères de beauté sont impossibles à atteindre, parce qu’on est toujours trop grande, trop petite, trop grosse, trop maigre, trop ceci et pas assez cela ! C’est vrai pour le physique, mais pour tout le reste également. Et Pervenche doit vivre avec ça parce qu’elle est proportionnellement hors normes, mais ça ne devrait pas l’arrêter. Et finalement, le message est un peu là, on s’en fiche de à quoi vous ressemblez, l’important c’est ce que vous êtes capables d’accomplir pour vous sortir de situations difficiles. Et peut-être aussi, un peu, collectivement, d’accepter des personnages féminins qui soient plus rugueuses. 

Votre premier livre publié est donc une novella. Quel est votre rapport à la forme courte ? Écrivez-vous par ailleurs sur des formats plus courts ? Plus Longs ? Qu'est-ce qui vous guide vers une forme ou une autre ? 

Ça dépend. Je ne choisis pas tellement le format dans lequel je vais ancrer une histoire, j’ai, le plus souvent, une idée de global de la destination, mais je ne sais jamais combien de temps prendra le voyage. Je peux écrire mille pages sur un projet et me satisfaire de quelques lignes pour autre chose. En revanche, pour cette novella j’ai dû un peu sortir de ma zone de confort. J’avais cette idée avec Pervenche qui me trottait dans la tête depuis un moment, et quand j’ai vu l’appel à texte je me suis dit… Pourquoi pas ! J’avais donc une contrainte de signes et de temps. J’avais commencé à réfléchir, mais pas à rédiger, mon amie était en centre de ré-éducation, et on s’est concerté pour qu’elle lise et corrige en même temps que j’écrivais. Autant dire que c’était assez challengeant, mais pour le meilleur. La novella offre cette possibilité de dire davantage que dans une nouvelle sans avoir à s’étendre sur sept cents pages de lore, j’y retournerais volontiers, mais sans le stress d’un appel à texte.

(Je n’en reviens toujours pas, parce que vraiment, j’ai vu l’appel à texte et j’ai écrit le projet en un mois. Je crois que j’ai fait ma dernière relecture quatre jours avant la clôture ! Ca me parait d’autant plus dingue que c’était un peu une première dans ce format intermédiaire ! Une belle transformation de l’essai ! Après, question format, j’aime tout. Je suis pas difficile, ça dépend de l’histoire, des personnages, des contraintes éditoriales des appels à texte. Je ne me suis jamais frottée à la micro-fiction, mais c’est un format que je tenterais bien si l’occasion se présentait. Ensuite des nouvelles plus courtes que celle-ci, oui j’en ai écrit pas mal ! Parce que des fois il n’y a pas grand chose à dire de plus. J’aime tout autant dépeindre un instant qu’une longue fresque épique ! Ça dépend de si les personnages sont loquaces ou non, si le monde dans lequel je les inscrit à des choses à me dire. Je n’aime pas trop écrire pour rien, je suis, par exemple, très mauvaise en journaling ! Et puis j’aime raconter des histoires, tout simplement, donc le format importe peu, le voyage plus que la destination comme dirait l’autre !)

Vous êtes prolixe sur votre compte Instagram au sujet de l'écriture, vous parlez volontiers de vos projets en cours, quel est votre rapport à l'écriture et à vos idées ? 

Réponse 1: Pour ce qui est d’être prolixe sur les réseaux sociaux, il y a malheureusement cette nécessité d’être “vendeur” et de s’en servir comme vitrine et créer un pré-engouement auprès des lecteurices. Ce n’est pas encore un sujet que je maîtrise totalement, savoir que dire sans trop en révéler n’est pas un exercice aisé. Pour autant j’aime parler de mes projets en cours, j’écris beaucoup de choses en même temps donc il faut hiérarchiser. Et ce n’est, clairement pas, quelque chose que j’arrive à faire. Je veux tout écrire en même temps, mais au moins j’avance. La narration, sous toutes ses formes, a toujours été un endroit refuge. J’ai toujours le sentiment d’être dans l’urgence, pour faire naître toutes ses idées qui se bousculent. J’ai donc pris une décision qui peut sembler un peu contre intuitive de prime abord, de me faire un tableur excel de l’avancement de mes projets. Je me les pitche, donne le cadre du format (nouvelle, novella, trilogie, one shot etc) et je fais voter mes amies. Ce qui me permet de rester concentrée, sans avoir l’impression de procrastiner. J’ai la chance de ne pas, trop, rencontrer le syndrome de la page blanche même si je suis contrainte par les impondérables de la vie.

Réponse 2 : Les réseaux sociaux sont à la fois une merveilleuse vitrine et une lame à double tranchants. Il y a, aujourd’hui, une certaine nécessité à créer de l’engouement et faire communauté autour de ses projets. En soit, cela ne me dérange pas, j’aime partager mes univers, mes créations, et j’écris volontiers à destination d’autrui davantage que pour moi-même. Sans aller jusqu’à dire que c’est mon langage de l’amour, mais indubitablement c’est mon meilleur médium d’expression. L’écriture est presque un non sujet. J’écris beaucoup et assez vite. J’ai la chance de ne pas, trop, souffrir du syndrôme de la page blanche. C’est une sorte de respiration, un besoin vital. Cela ne signifie pas que je ne doute pas, mais l’écriture a toujours été mon endroit refuge, l’espace où je peux m’évader du quotidien et me ressourcer.  Cependant, écrire beaucoup signifie avoir beaucoup, voir trop d’idées qui se bousculent.  Le plus difficile est donc de les hiérarchiser, de les ordonner et tenter de les éxécuter avec le plus de cohérence possible. Et autant j’aime écrire, autant je n’aime pas finir. Ce qui, pour publier des livres, n'est pas idéal vous en conviendrez… Je peux me frustrer toute seule d’aller de projets en projets sans en terminer aucun, ce qui m’a poussé à revoir un peu mon processus. Et j’ai eu l’idée saugrenue de créer un tableur excel pour noter l'avancée de tous mes projets en cours, trente six actuellement, allant de la nouvelle à la saga. Ça me permet de mieux visualiser mes progrès et de faire un peu la paix avec le fourmillement d’idées dans mon esprit. Mais comme je suis une amie fidèle, loyale, et un peu sadique, j’ai décidé de déléguer à des amies le choix des projets à finir en priorité. Pour le moment cela fonctionne.

Quelles sont vos références incontournables, les livres, films, jeux ou autres qui contribuent à vous nourrir ? 

Alors, j’ai la grande chance, ou le malheur, de vivre avec une personne passionnée par le cinéma et qui est en plus une gameuse ! Ce qui fait que nous passons beaucoup de temps à regarder, des films, des séries, des documentaires, etc, pourtant je suis une femme simple, un vieux marvel ou un film de monstres absurdes et je suis conquise ! Mais plus sérieusement, mes histoires naissent souvent de frustrations narratives d’autres contenus, et le meilleur conseil en la matière je l’ai lu dans “écriture” de Stephen King “lisez de tout, surtout le mauvais !”. Ceci étant dit, il y a bien quelques œuvres marquantes dans lesquelles j’adore me plonger et me replonger et qui me servent de boussole émotionnelles et narratives. “In the mood for love” de Wong Kar Wai, et toute sa filmographie, j’aime tout dans ce film, les plans, la musique, les acteurs, l’immobilisme qui dit tout, la pudeur des sentiments et la sensorialité du décor !

La plupart des films Ghibli, pour l’esthétique et les messages qu’ils véhiculent, Princesse Mononoke et Porco Rosso sont sans doute mes préférés !

  • L’intégralité de la bibliographie de Haruki Murakami et de Mishima ! Lisez de la littérature japonaise et asiatique en général, ils en disent tellement avec une économie de mots qui me fascine et dont je suis encore très loin !
  • Les productions A24, pas tout, mais ils ont donné un second souffle à l’horreur, et ça fait du bien, même si un Wes Craven fait tout aussi bien l’affaire, en plus Craven est méta, pince sans rire, j’adore !
  • Dans la littérature de l’imaginaire, étonnement, j’en écris mais en lit assez peu, ceci étant dit il faut lire les livres d’Ursula LeGuin et de Lynn Flewelling, une autrice trop méconnue selon moi ! Becky Chambers, bien entendu, et les grands classiques dans le domaine, de Dune à la Ballade de Pern et tout ce qui fait vraiment vibrer votre imaginaire.

Et pour terminer, je ne vous donnerai pas de conseil de jeux vidéo parce que ma DA est… Comment dire ? J’aime dégommer des zombies nazis sur Call of Duty en papotant avec mes copines, donc rien de spirituel, je pose mon cerveau et je tape des méchants, c’est binaire, mais ça fait du bien !

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