Poésie, heavy metal et création textuelle : un bien beau programme convoqué par ce petit ouvrage hybride, vibrant hommage à l'un des plus grands guitaristes tous les temps
Entre critique sociale et nature writing, "Lâchez les chiens" dresse un portait tout en subtilités d'un homme broyé par le système. Père, fils, mari, Valère veut protéger les siens, qu'il aime plus que tout. Mais il craque, et pas qu'à moitié. Antonin Feurté nous plonge dans la pensée d'un homme au bout du rouleau, loin de tout fantasme masculiniste de puissance ou de vengeance. Un homme, avec ses failles et ses zones d'ombres, ses rêves et ses fragilités. Au coeur de cette violence, les Pyrénées, vaste territoire de sauvegarde personnelle, de liberté. Porté par une écriture nerveuse et vivante, poétique et inspirée, ce roman pose un regard juste et sensible sur les mécanismes d'oppression sociale, sur la fragilité humaine et ses paradoxes. Antonin Feurté s'illustre comme un jeune écrivain au regard sûr et aux références inspirantes.

"Lâcher les chiens" est votre premier roman, qu'est-ce qui vous a mené à l'écriture ? Et plus spécifiquement à aborder une thématique à la fois sociale et intime ?
Lâcher les chiens est mon premier roman publié. Je crois que c’est plutôt l’écriture qui m’a mené. J’ai commencé à écrire sans savoir où j’allais, partant du point de départ de cette usine de fabrication d’aliments pour animaux de compagnie où j’avais travaillé dès l’été de mes dix-sept ans. Une expérience qui m’avait confronté à la dureté d’un métier, d’une rengaine six jours sur sept, d’un environnement de travail difficile. Je suis très attaché au nouveau journalisme, à sa capacité de retranscrire les environnements, les dialogues et des scènes de vie aussi absurde que parfois violentes. C’est ce dernier aspect qui m’a amené à considérer une cavale pour mon narrateur, inspiré de plusieurs faits-divers où le patron devient la cible, le coupable cathartique de tous les maux, de toutes les frustrations et colères accumulées. Je crois que c’est là que la sphère sociale et intime se sont immiscées naturellement, pour lier le propos et traduire à quel point la sphère professionnelle dévore celle personnelle du narrateur.
Comment est née la figure de Valère, ce jeune homme qui se consume intérieurement avant de craquer ? Qu’est-ce qui vous intéressait particulièrement dans cet univers de travail précaire et invisible ?
Pour ce premier roman, je souhaitais donner vie à un jeune-homme au bord de la rupture. J’ai longtemps fouillé à l’intérieur de moi-même. Dans la rue, dans la nature, j’essayais puissamment de savoir comment Valère réagirait, ce qu’il ressentirait, pour tenter de créer une passerelle avec lui. Dans le processus d’écriture, il était important que je crois mon narrateur, que je sois son allié, que j’éprouve de l’empathie, sans jamais le juger. J’ai fouillé avec acharnement dans mes propres fêlures pour en extraire des pistes à pousser plus loin, grâce à la fiction. C’est dans cette conduite que j’ai réussi à trouver la sincérité brutale qui construit Valère. Dans cette cavale, Valère tente avant tout de se frayer un chemin au milieu de son crâne ; il entretient une lutte féroce avec lui-même, entre culpabilité, frustrations, mauvaise estime de soi et blessures infantiles. Je suis convaincu qu’il ne fait qu’exprimer, dans un sens aigu, la laideur que nous enfouissons tous en nous. Une colère qui se réveille quand nous nous sentons pris au piège d’une injustice tenace, incompris en famille, au travail ou dans nos cercles sociaux. C’est aussi dans cette noirceur que je construis un pan de la sensibilité de mon narrateur, son obsession de bien faire, d’être droit, d’épouser la norme, d’aimer, de protéger, d’être « responsable de », mais aussi le rapport prégnant qu’il entretient à son enfance et à ses disparus. On imagine souvent des ouvriers solides, « forgés » par l’usine, ayant adopté une résistance à la tâche ou aux difficultés de la vie. Je suis plutôt d’avis que l’usine laisse ceux qui y travaillent écorchés vifs, en proie à leurs blessures intérieures. Le travail aliénant, quotidien, sans reconnaissance fait cogiter et ressasser. Lors de mes emplois à l’usine, je me surprenais à ronger mon frein, à bouillir intérieurement d’une injustice que j’avais subie, ou d’une remarque acide qu’on m’avait faite. L’archaïsme de cet univers de travail, et sa rengaine chaque jour, m’ont poussé à écrire. Travailler dans un chenil attenant à l’usine et ramasser les excréments des chiens, nettoyer au jet d’eau les cages pleines de fluides, vider dans des poubelles des dizaines de litres de pâté six jours sur sept, cela paraît presque surréaliste. En écrivant, j’avais la conviction de pouvoir faire exister les collègues restés là-bas, de lutter à mon niveau contre l’invisibilité, la clause de confidentialité et la précarité où nous maintiennent ces boulots de main-d’œuvre.
Quel est votre rapport à la nature, aux grands espaces qui habitent notre territoire ? Pourquoi avoir choisi les Pyrénées comme décor à votre roman, et comme symbole du lien qui unit Valère à son père ?
Les Pyrénées ont été fondamentales pour moi pendant deux ans. Pendant l’écriture de ce roman, je vivais à Toulouse, les week-ends, je prenais mon sac à dos et le premier train de la journée pour partir camper, marcher, grimper les montagnes, fuir la ville et retrouver cette solitude rassurante que je ressens quand je rejoins la nature. Je m’écartais de la gare et des villages au fond des vallées pour prendre des sentiers grignotés par la friche, m’installer en forêt, attendre que la nuit tombe pour assister à l’éveil bruyant de la nature. Les montagnes et les forêts pyrénéennes me tempèrent par leur silence, leur détail, leur apparente immobilité. Pour moi, les Pyrénées représentent les derniers grands-espaces sauvages de la France hexagonale. Des espaces où l’on peut se justifier de n’être plus joignable ou à la disposition de quiconque. Libre en quelque sorte. C’est en cela que je trouvais que c’était le lieu parfait pour retranscrire le lien privilégié qui unit Valère à son père quand ils arpentent la montagne. Très tôt lors de l’écriture, j’ai souhaité raconter comment la marche et le bivouac, ses silences, la transmission de ses techniques, de la faune et de la flore pouvaient être le chemin d’une compréhension commune entre un fils et son père. Les marches en nature ont beaucoup œuvré dans la relation que j’entretiens avec mon propre père, l’effort désinhibe. Marcher sans se regarder nous a permis de braver la pudeur et d’apprendre à communiquer.
Votre roman met en scène un homme qui se sent traqué, qui se prépare, s’arme, puis prend la fuite pour « protéger les siens ». Aviez-vous envie de dresser aussi un portrait politique de la peur, de la violence latente et de la défiance sociale dans la France contemporaine ? Des conséquences de l'injustice sociale ?
Lors de l’écriture de ce roman, j’ai longtemps sillonné des blogs de survivalistes français. J’ai été frappé par le fait que les hommes qui prennent la marge, souffrent d’un sentiment tenace de manque de compréhension. Au-delà du désir de survivre et de la peur que tout bascule, c’est le besoin de rejoindre une doctrine, une tribu, des semblables, qui les anime. J’avais à cœur d’écrire la peur, la construction d’un « ennemi » ou d’un « coupable », qui obsède actuellement la France contemporaine, les réseaux-sociaux et les chaînes de TV en continu. Cette idée conspirationniste qu’un « autre » nous volerait nos droits, notre place, notre travail. Les conséquences de l’injustice sociale sont dévastatrices, elles isolent les individus et poussent les familles dans un repli sur soi avec cette idée que l’état ne protège plus ses citoyens, qu’il faudrait rendre justice soi-même, ne croire qu’en sa propre morale. Ce raisonnement dangereux m’inquiète, de par le pseudo caractère patriotique qu’il confère aux extrêmes politiques, justifiant les dérives et une lutte qui ne s’accomplirait que dans le contrôle, la violence ou la répression. Le personnage de Valère porte le cri d’un individu pris dans l’engrenage d’une machinerie infernale, d’une vie rendue absurde par la précarité d’un travail où l’on n’est qu’un homme-machine. Je crois fermement que sa violence, sa confusion, son amertume, son insécurité et sa recherche constante d’un coupable sont les échos d’une trajectoire difficile, de l’école au monde professionnel.
Comment avez-vous travaillé la langue : phrases, silences, accélérations, pour que le style épouse au plus près la tension physique et mentale de Valère, sans jamais tomber dans le manichéisme ni la facilité ?
Je me suis attaché à travailler la langue comme un flux de pensées, un câble que l’on tend, étire parfois jusqu’à la rupture, ou relâche, entremêle, enroule sur lui-même. C’était, selon moi, la meilleure façon de retranscrire la psyché hachée et haletante de mon personnage. Cette pensée en lutte perpétuelle, poreuse à son environnement, qui, à la manière de celle d’un animal, est en vigilance constante. Pour ce qui est du corps, j’ai voulu rendre au physique du personnage son organicité, chercher la chair, le muscle qui tire sous la peau, les veines saillantes. J’ai souhaité que la montagne, à l’image de l’usine, burine ce corps, ne laisse que de rares moments de répits, que le froid morde, que la sueur démange. Il était important de croire en la tension mentale de Valère, d’en saisir les mécanismes de psychose pour traduire cette nervosité physique qui s’empare de lui, si jeune.
"Feuillets d'usine" de Joseph Ponthus vous ont-ils inspirés pour nourrir ce roman ? Quels sont les livres, et autres, qui vous ont accompagnés dans l'écriture ? En effet, vous visez juste ! Joseph Ponthus, est depuis longtemps pour moi une lanterne, qui a guidé mes différentes prises de poste en usine, en clinique ou en Ehpad. Ponthus a été le premier à me faire prendre conscience de l’importance du rythme dans l’expression d’une voix. Son écriture, travaillée à l’os m’inspire pour son humilité et sa sincérité. Pendant l’écriture de ce livre, je me suis nourri de celles et ceux qui arrivent à saisir la complexité sensorielle de la nature, Marlen Haushofer dans Le Mur invisible, Nan Shepherd dans La Montagne vivante, mais également les livres des Italiens Paolo Cognetti et Mario Rigoni Stern qui m’ont frappé pour la tendresse qu’ils déploient entre l’humain et la nature. J’affectionne ce regard d’anthropologue, quasi-scientifique, qui s’attèle à saisir, par l’écriture, la faune et la flore dans leurs spécificités. J’ai développé une affection particulière pour les livres d’Elisée Reclus qui s’attèle à décrire la nature à un siècle où la photographie n’était qu’à ses balbutiements. Je pense également à l’écriture plus contemporaine de la Catalane Irène Sola, dont la langue poétique, provenant de l’autre côté des Pyrénées, a été pour moi comme une rencontre.

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