La parution d'un bien étrange gros livre croate par les éditions du Sonneur ("La sorcière à la jambe d’os", de Želimir Periš) donne une occasion en or de plonger dans les coulisses du métier traductrice, avec une virtuose en la matière : Chloé Billon.
Par ici les bonnes nouvelles étrangères ! En 2023, un collectif de professionnel·le·s du livre a eu la lumineuse idée de fonder une association, Tout Court, destinée à contribuer à la visibilité de la nouvelle. Avec une majorité de traducteur·rice·s dans l’équipe, il était logique que les goûts s’orientent vers la nouvelle étrangère, quel que soit son pays d’origine. Une association, des librairies partenaires, des traducteur·rice·s éclairé·e·s et passionné·e·s, un jury (dont j’ai fait partie cette année, en toute transparence et amour pour la nouvelle) composé de libraires et journalistes, et voici un prix original, porté par une équipe dynamique et sympathique. Le titre lauréat cette année fait la part belle à l’édition indépendante, puisqu’il récompense "Le collectionneur de serpents", de Jurica Pavičić, aux éditions Agullo.

Comment est né le Prix Net ? À partir de quels constats et de quelles envies ?
À l’origine, nous étions surtout des traductrices partageant un constat commun : chaque fois que nous proposions un recueil de nouvelles à une maison d’édition française, on nous répondait que c’était très bien mais que les nouvelles “ça ne se vend pas”. Alors que dans des littératures aussi variées que celles de langues espagnole, arabe, italienne, grecque, anglaise, portugaise, selon les pays, la nouvelle peut être un genre tout à fait reconnu. Il y avait d’une part une frustration d’avoir accès à tous ces textes étrangers et de ne pas pouvoir les partager avec des lecteur·ices francophones et d’autre part une véritable incompréhension : qu’y a-t-il de si spécifique dans notre culture française et francophone pour que les gens ne lisent pas de nouvelles ? Nous avons mené une petite enquête préliminaire avant de lancer le prix qui nous a confirmé qu’il n’y avait pas de raison valable pour que les gens ne lisent pas de nouvelles. Simplement, ils n’y pensent pas, on ne leur en propose pas. Un peu la faute aux libraires, un peu la faute aux maisons d’édition, pas mal la faute à l’habitude…
Pourquoi récompenser de la nouvelle étrangère, uniquement ?
D’abord parce que, pour la plupart d’entre nous, ce que nous connaissons le mieux, c’est la littérature étrangère. Nous avons envisagé de faire deux catégories mais cela aurait dilué la visibilité du prix, et pour le lancer nous avions besoin de nous faire connaître auprès d’un public bien ciblé. Il y a autre chose, qu’on a tendance à oublier avec la littérature étrangère : un livre traduit est une deuxième publication, c’est un texte qui a déjà rencontré un certain succès ou un certain public dans son pays d’origine. Les recueils qui concouraient avaient donc déjà une crédibilité. Et puis surtout : c’était un prix qui n’existait pas encore !
Comment se déroulent les sélections des livres qui vont être proposés au jury ?
Dès le début, nous avons voulu nous associer avec des libraires, qui jouent un rôle essentiel dans la prescription des livres. Pour cette première édition, nous avions pour partenaires La Chouette Librairie à Lille, Le Rideau Rouge à Paris, La Géosphère à Montpellier et Terra Nova à Toulouse. Ce sont les libraires qui nous ont recommandé des lecteur·ices fidèles parmi leur clientèle et ce sont elles et eux qui ont fait la première sélection : l’objectif était de mettre des recueils de nouvelles entre les mains des lecteur·ices dès la première étape. Guidé·es par un questionnaire de lecture accessible en ligne, iels nous ont donné leur avis sur l’écriture, la cohérence, l’intérêt des recueils. C’est en partant de ce matériau que nous avons sélectionné les recueils qui avaient fait l’unanimité pour constituer la liste des trois finalistes.

Comment, selon vos regards croisés, la nouvelle est-elle parvenue à devenir invisible ou mal considérée en France alors qu’elle fait partie intégrante de notre patrimoine littéraire ?
Est-ce qu’elle fait vraiment partie de notre patrimoine littéraire ? J’ai l’impression qu’il manque peut-être un modèle historique qui aurait ouvert une tradition. En dehors de Maupassant, on a du mal à citer des auteur·ices français·es connu·es pour leurs nouvelles, alors que dans d’autres pays, on a des classiques auxquels se référer. En Grèce, en Amérique, au nord comme au sud, la nouvelle est un genre fondateur de la littérature. Il y a des auteur·ices qui n’ont écrit que des nouvelles et qui sont pourtant incontournables, comme c’est le cas de Borges, par exemple. Ensuite, il y a cette espèce de cercle vicieux auquel nous avons décidé de nous attaquer en créant le Prix NET : les libraires n’en vendent pas, donc les éditeurs n’en publient pas et les gens n’en lisent pas. Mais tout ça vient surtout de cette idée reçue selon laquelle “la nouvelle, ça ne se vend pas”, comme si quoi que ce soit pouvait se vendre tout seul ! La nouvelle a pendant longtemps été intimement liée au monde de la presse. Aujourd’hui, elle continue à évoluer dans l’univers des revues, un peu à la marge. Dans le paysage éditorial dominant, elle a tendance à être méprisée comme une sous-forme littéraire, un exercice d’échauffement avant de passer au roman. Elle pâtit aussi un peu de l’image vieillotte de la nouvelle à chute, qui a longtemps prédominé en France. Or, la nouvelle contemporaine est un laboratoire expérimental pour beaucoup d’auteur·ices. Par ailleurs, ce n’est pas un genre si simple d’accès, car il faut sans cesse renouveler l’effort, se plonger dans un nouveau récit, suivre de nouveaux personnages. On ne peut pas s’installer dans la durée comme dans un roman. Quand les textes sont intenses, on ne peut pas non plus enchaîner la lecture d’un recueil entier, il faut se ménager des pauses. Et puis par nature, elle s’appuie forcément sur la force d’évocation, sur le non-dit. Le hors cadre est aussi important que ce qui est décrit. Donc le lecteur ou la lectrice est partie prenante. Il faut accepter ce pacte.

Quelles sont les actions, en dehors de ce prix, que vous menez afin de valoriser la nouvelle et de contribuer à sa visibilité ?
Le prix est un prétexte : la récompense consiste justement en une série d’actions de promotion et de médiation culturelles, qui auront lieu tout au long de l’année. Nous allons faire des lectures en librairie avec des comédien·nes, enregistrer des podcasts ; nous sommes aussi associé·es au Festival d’un Pays l’Autre à Lille, dans le cadre duquel nous avons annoncé notre recueil lauréat et organisé une soirée avec une lecture bilingue. À Toulouse, nous avons participé à une table ronde à la Cave Po’, diffusée en direct sur leur radio, pour parler du prix et lire des extraits des trois recueils finalistes, puisque le lauréat n’avait pas encore été choisi. Certain·es d’entre nous font aussi partie de revues qui font la part belle à la nouvelle : la revue Graminées, qui publie à chaque numéro des nouvelles des cinq continents ; la revue l’Autoroute de sable, qui publie des nouvelles françaises et étrangères ; et la revue CAFÉ qui publie des textes courts traduits depuis des langues minorées, pas uniquement des nouvelles mais il y en a beaucoup. Ce sont des publications qui nous permettent de sortir des nouvelles isolées en attendant d’avoir convaincu les éditeurs de publier les recueils en entier !
Qu’est-ce qui vous plait, à vous, dans la nouvelle ? Qui vous donne envie de dévorer un recueil, de l’offrir et d’en dénicher d’autres ?
On peut voir la nouvelle comme une esquisse : à la différence du roman qui peut s’étaler pour nous expliquer qui est qui, son passé, son présent, ses liens avec untel et unetelle, les lieux, etc., la nouvelle est plus souvent dans la suggestion pour laisser notre imagination faire le reste. On n’a pas toujours besoin de rentrer en profondeur dans une histoire pour être embarqué·e. C’est un peu comme quelqu’un qu’on rencontre dans le métro et qu’on ne reverra plus jamais. C’est à la fois un genre qui correspond très bien à notre époque où personne n’a plus le temps de rien et en même temps un genre assez exigeant car c’est au lecteur ou à la lectrice de faire travailler son imagination. Une bonne nouvelle demande un grand engagement, mais qui est plus condensé dans le temps, et donc moins contraignant que celui que peut demander un roman qui prend le temps de dérouler son fil narratif. Si ce n’est pas dans vos habitudes de lecture, essayez, ça vaut le coup !

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