[INTERVIEW] Pierre Van Cutsem : "De nombreux classiques « étrangers » n’ont pas trouvé leur voix dans la langue de Mérimée"

Découverte de l'écrivain polonais Stefan Grabiński grâce au travail de traducteur, Pierrre Van Cutsem

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[INTERVIEW] Pierre Van Cutsem : "De nombreux classiques « étrangers » n’ont pas trouvé leur voix dans la langue de Mérimée"

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8/10/2026
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Saviez-vous qu'il existait un Edgar Poe polonais ? Un grand maître du fantastique horrifique que l'on peut également, et en toute logique, rapprocher de Lovecraft, dont il était contemporain. Comme le poète de providence, Stefan Grabiński est mort trop jeune, lui aussi d'une maladie. Non d'un cancer comme son collègue américain, mais de la tuberculose. Etranges, glaçantes, décadentes, dérangeantes, ses nouvelles, portées par un style fluide et exigeant, brutal, poétique et décalé, flirtent avec l'ésotérisme et le surréalisme tout autant qu'avec le folklore polonais. Pour la première fois en France, grâce au recueil "La Maîtresse de Szamota et autres nouvelles", l'univers de cet illustre inconnu parvient enfin jusqu'à nous. Rencontre avec son traducteur. 

Comment avez-vous croisé la route de Stefan Grabiński et décidé de le traduire ?

J’ai découvert l’œuvre de Stefan Grabiński (1887-1936) il y a environ dix ans, lorsque j’étais étudiant en slavistique à l’Université Libre de Bruxelles. Malgré mes origines polonaises, je n’avais pas exploré la piste du fantastique du pays de Lem et de Sapkowski. Après lecture des nouvelles de l’auteur de « La Maîtresse de Szamota », je me suis mis en tête d’en proposer des traductions à plusieurs maisons d’édition. J’avais en effet été frappé par l’absence presque totale de ce fascinant écrivain dans le monde francophone et je me suis donc retrouvé assez naturellement à défendre son œuvre dont l’originalité ne faisait aucun doute. Le chemin n’a toutefois pas été sans embûches. Un fantastiqueur polonais du début du 20ème siècle, ce n’est pas vraiment le genre de profil qui intéresse tout le monde. J’ai donc fait des recherches, envoyé des tapuscrits à divers éditeurs avant d’en découvrir un, le Visage Vert, dont l’une des spécialités est le fantastique patrimonial, en ce compris les œuvres des « oubliés de marque » n’appartenant pas au domaine francophone. En 2018, la revue du Visage Vert a publié mes traductions de deux nouvelles de Grabiński. La même année, j’ai soutenu mon mémoire de Master consacré à ce même auteur.

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Selon vous, pourquoi n'a-t-il pas été connu plus tôt en France ? Existerait-il un véritable vivier d'auteurs fantastiques, à tous les sens du terme, qui n'auraient pas encore franchi les frontières de la traduction ? 

Il est assez difficile d’apporter une réponse satisfaisante à la première question. En effet, Roger Caillois avait introduit l’écrivain au public français en lui réservant une place dans sa célèbre anthologie du fantastique dès 1958. Est-ce que cette traduction, que l’on doit à l’artiste polono-française Alicja/Alice Halicka, a véritablement contribué à faire connaître l’écrivain dans la francophonie ? Je n’en suis pas certain. Figurant dans cette anthologie aux côtés d’extraits du Manuscrit trouvé à Saragosse de J(e)an Potocki, une œuvre rédigée en français, la traduction (hélas tronquée) de « La Voie de garage » de Grabiński n’avait pas nécessairement les meilleures chances de convaincre les traducteurs potentiels. Dans les années 1960, le poloniste Julian Kolankowski (1886-1981) aurait tenté de publier quelques nouvelles de Grabiński, mais aucune trace de ses traductions n’a pu être retrouvée. Par la suite, une étudiante en slavistique de l’Université Libre de Bruxelles, Hélène De Mey, a consacré en 1972 son mémoire de licence (équivalent de l’actuel mémoire de Master) au recueil de fantastique ferroviaire de Grabiński intitulé Le Démon du mouvement. Ce dernier, constitué de deux volumes, comprend des traductions inédites. 

Concernant la deuxième question, je crois qu’il ne fait aucun doute que de nombreux classiques « étrangers » n’ont pas (encore ?) trouvé leur voix [sic] dans la langue de Mérimée.  Ceci est particulièrement marquant, il me semble, pour le domaine du fantastique non-anglophone d’avant la Seconde Guerre mondiale. Il aura quand même fallu attendre soixante ans après la parution des Soixante récits de terreur de Caillois évoqués plus haut avant que ne soient publiées mes premières traductions des œuvres du fantastiqueur polonais alors que Grabiński avait déjà été traduit dans plus de dix langues… Force est de constater que la présence du fantastique polonais d’avant la période communiste en version française est très maigre. Est-ce dû au manque de traducteurs et d’éditeurs intéressés ? Peut-être en partie. Je crois que la traduction du fantastique requiert une sensibilité particulière. Un autre problème majeur est celui du financement de ce type de traductions au potentiel commercial plutôt limité. Il n’est pas aisé de publier des livres polonais « de niche » sans subvention pour les éditeurs et les traducteurs. Le rôle de l’Institut du Livre à Cracovie se révèle souvent crucial.

Comment avez-vous choisi les textes de ce recueil ? Grabiński n'a-t-il écrit que des nouvelles ? 

Le recueil se veut un florilège des différents types de fantastiques pratiqués par l’auteur. Grabiński regroupait la plupart de ses nouvelles selon des cycles. Ainsi, outre le démonisme du mouvement relatif à l’univers du chemin de fer (« Le Démon du mouvement » et « La Voie de garage »), on retrouvera dans ce volume des nouvelles centrées sur l’élément du feu (« La Vengeance des élémentaires » et « Le Tarsier blanc ») ou encore le sexe (« La Maîtresse de Szamota », « La Fumée »). Premier récit publié par l’auteur, « La Ferme folle », véritable joyau de la littérature fantastique, est suivie de deux autres chefs-d’œuvre à nuls autres pareils, « La Chambre grise » et « Le Domaine ». Ces derniers sont le reflet du « Regard » (autre nouvelle du recueil) particulier que Grabiński porte sur l’au-delà. Pour l’écrivain polonais, le fantastique n’est pas un jeu littéraire, mais plutôt un outil d’exploration de « domaines » auxquels seuls les individus initiés (que ce soient les personnages ou bien le lecteur) ont accès. Pour plus d’explications concernant les spécificités du (méta)fantastique grabińskien et sa portée existentielle, je renvoie à mon introduction ainsi qu’à la postface de Michel Meurger, « grabińskomane » invétéré.Si Grabiński est surtout connu pour ses nouvelles, il est également l’auteur de romans et de pièces de théâtre. L’une d’entre elles, La Villa à la mer, a été traduite en tchèque au début années 1920 par le slaviste Bohumil Vydra (1889-1952). Le manuscrit de cette traduction redécouvert par mes soins dans une archive praguoise a fait l’objet d’une édition en 2023 chez l’éditeur tchèque Protimluv. J’ai ouï dire qu’il existe aussi une traduction française d’un certain Pierre Van Cutsem. Il paraît même qu’elle sera publiée dans un avenir espérons-le assez proche…

A-t-il toujours écrit des histoires horrifiques, ou s'agit-il d'un moment de sa vie ? Pouvez-vous nous présenter cet étrange écrivain en quelques mots ? 

Toutes les œuvres de Grabiński ne sont pas fantastiques, mais c’est le cas de la majorité d’entre elles. Le « magicien de l’extraordinaire », pour reprendre le surnom que lui a donné l’un de ses amis, l’écrivain et critique littéraire Karol Irzykowski (1873-1944), considérait le fantastique comme le genre par excellence permettant d’explorer et de rendre compte de l’au-delà. Cette dimension d’investigation, que l’auteur rapprochait de la démarche scientifique (il croyait en l’existence de puissances surnaturelles) consistait à dévoiler, à travers ses récits, l’envers du réel. On pense ici à la transe médiumnique qui, ainsi que nous le rappelle Michel Meurger, avait ses illustres représentants au pays de Grabiński. Comme Grabiński écrit dans un court article à caractère autobiographique intitulé « Confessions » (1926), sa fascination pour le fantastique plonge ses racines dans son enfance pieuse. Né en Galicie, alors partie de l’Autriche-Hongrie, la vie de Grabiński a été en effet très tôt marquée par une angoisse existentielle et un sens de l’émerveillement aigus. Souffrant de tuberculose, qui emporta son père, juge de district, vers l’âge de quarante an, l’existence de Grabiński fut marquée par une oscillation constante entre la vie et la mort. Le métier de son père exigeant des déménagements fréquents entre différentes villes de Galicie, l’auteur fut assez tôt initié aux déplacements fréquents, motif que l’on retrouve notamment dans sa vision assez personnelle de l’univers du chemin de fer pour lequel il avait du reste pensé travailler. Après le décès du père en 1899, les Grabiński déménagent à Lwów (aujourd’hui Lviv en Ukraine occidentale), un des bastions de la culture polonaise sous le règne de François-Joseph Ier. En effet, cette ville était l’un des cœurs battants de la Pologne alors partitionnée entre la Prusse, la Russie tsariste et la double monarchie des Habsbourg. Rappelons que le pays ne recouvrira son indépendance qu’à l’issue du premier conflit mondial. L’écrivain suivit des études de philologie polonaise et classique à l’Université de Lwów. En 1910, Grabiński entama une carrière d’enseignant dans divers établissements secondaires de la ville. En parallèle à son activité pédagogique, Grabiński composa une série de recueils dont Le Démon du mouvement (1919, réédité et augmenté en 1922), axé sur le fantastique ferroviaire, est souvenu retenu comme son ouvrage le plus marquant et n’a pas manqué d’être encensé notamment par Thomas Ligotti. La nouvelle éponyme du recueil, « La Maîtresse de Szamota » fit l’objet d’une adaptation au cinéma du vivant de l’auteur en 1927 et inspira également par la suite plusieurs réalisateurs à travers le monde. Si c’est entre 1918 à 1922 que seront publiés les recueils de nouvelles majeurs de Grabiński, l’auteur se consacrera par la suite également aux romans dont la réception fut cependant beaucoup plus négative que celle des récits plus courts. Retraité de manière anticipée en 1931 en raison de l’aggravation de son état de santé, le fantastiqueur polonais finira par s’éteindre dans l’appartement où il habitait avec sa mère. Outre cette dernière, qui s’est occupée de lui jusqu’à son dernier soupir, il eut aussi deux filles d’une épouse dont il avait divorcé après un mariage assez court.

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Comment définiriez-vous les particularités de sa langue, très imagée, très poétique par moments ?

Je pense que l’œuvre de Grabiński montre ce que de nombreux lecteurs de fantastique savent déjà, c’est-à-dire le fait que la langue est un vecteur de « fantasticité » essentiel. Fantastiqueur aguerri, Grabiński, à l’instar de Poe, est aussi un poète en prose (la poésie n’est-elle pas protéiforme ?). On repère assez aisément les passages dans lesquels Grabiński opère, à l’aide d’outils littéraires qu’on retrouve aussi dans la poésie en vers (allitérations, assonances, etc.), une véritable « révélation ». Ce dévoilement de l’envers de la réalité requiert des instruments adaptés et c’est un élément que Grabiński avait bien compris. Enseignant de polonais formé par les philologues de l’Université de Lwów, l’auteur connaissait bien le matériau avec lequel il travaillait et, à cheval sur plusieurs courants littéraires traversant la littérature polonaise de l’époque (Jeune Pologne et littérature de l’entre-deux-guerres), Grabiński n’hésitait pas non plus à recourir à l’humour noir ou aux néologismes (voir notamment à ce sujet le nom des élémentaires du feu : Braiseux, Vacilleur, Rougeot, Hydrafollé, Fumant). Son style est également truffé de régionalismes et d’archaïsmes qui rendent son style assez reconnaissable non seulement pour le lecteur polonais actuel, mais aussi pour les contemporains de l’auteur. Chez Grabiński, les descriptions ne sont pas anodines, mais elles sont porteuses d’une certaine métaphysique. Ce n’est pas un hasard si certains passages sont plus denses et musicaux que d’autres. Les protagonistes souvent solitaires de Grabiński sont punis pour leur hubris en cela qu’ils se retrouvent littéralement réduits au silence alors que la musique des forces obscures qui régissent l’univers grabińskien est joué par des mains invisibles tout droit venues de l’autre rive…

On le compare à Poe et Lovecraft, deux américains. Existe-t-il cependant une tradition horrifique et fantastique propre aux pays de l'Est et aux Balkans ? 

Pour ce qui est de la comparaison avec « le solitaire de Providence », c’est un sujet complexe dont j’ai discuté à maintes reprises notamment avec David Camus, auquel on doit une traduction des œuvres complètes de l’auteur de L’Affaire Charles Dexter Ward. Je pense que cette mise en regard peut-être à la fois flatteuse et problématique. Elle sert principalement à donner au lecteur une idée du type de littérature à laquelle il est confronté, c’est-à-dire la weird fiction. Quoiqu’ils aient vécu à la même époque, Grabiński (1887-1936) et Lovecraft (1890-1937) n’ont pas – si on exclut peut-être le plan astral – été en contact. Il faut rappeler que le fantastique polonais avait un rayonnement international assez limité et évoluait, en quelque sorte, à l’ombre – ou plutôt en parallèle – des fantastiques anglophone, germanophone et francophone. Si Lovecraft « est Providence », on peut s’aventurer à dire que Grabiński « est Lwów ». Le genius loci galicien n’a rien à envier aux charmes surannés de la Nouvelle-Angleterre et les œuvres des deux hommes sont intimement liées à leur ville respective. Il existe aussi des affinités entre l’horreur cosmique lovecraftien et la déclinaison grabińskienne du métafantastique. L’influence directe de Poe sur Grabiński est avouée. Ce dernier lui a en effet consacré un essai intitulé « Le Prince des fantastiqueurs » (1931) qui ne tarissait pas d’éloges sur à l’égard de l’Américain. Peut-être Lovecraft et Grabiński étaient-ils de sosies spirituels de Poe ? Peut-être que Lovecraft est tout autant le Grabiński américain que Grabiński le Lovecraft polonais ? Serait-il temps de renverser la table (volante) ? Au niveau géographique, je ferais attention à ne pas mettre indistinctement les « pays de l’Est » et les Balkans dans le même panier. Je ne me prononcerai par sur cette dernière région car je n’en suis pas spécialiste. Concernant la division entre Ouest et Est, elle est héritée en grande partie de la Guerre froide et ne correspond pas aux réalités culturelles de la Pologne ainsi que des pays situés dans une région que l’on nomme souvent aujourd’hui plus volontiers « Europe centrale ». Malgré l’entrée de la Pologne dans l’Union Européenne en 2004, le pays souffre encore souvent d’une perception historique biaisée. Il existe une tradition fantastique polonaise assez peu explorée (en ce compris en Pologne même). J’ai récemment organisé à Prague une exposition consacrée au fantastique polonais dans l’enceinte de la Bibliothèque nationale de la République tchèque. Avec Martin Jiroušek, spécialiste de la littérature horrifique dans les pays tchèques et auteur d’une monographie de référence sur le sujet, nous y avons adopté une perspective centreuropéenne. Cette exposition, à ma connaissance une première mondiale, montre la nécessité et la pertinence d’un point de vue transnational. C’est en effet seulement en adoptant une perspective plus large que nous serons en mesure de décrire avec justesse le développement des traditions horrifique et fantastique à l’échelle européenne et au-delà.

Stefan Grabiński. La Maitresse de Szamota. Traduit par Pierre Van Cutsem. Editions le Visage Vert (ouvrage nommé pour le prix intergalactiques de la traduction SFFF)

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