Rencontre avec une micro-maison d'édition spécialisée dans la forme courte et l'indépendance.
Parler de livres, à travers Bookalicious notamment, c'est une mission que je remplis depuis 2014. Non seulement de livres, mais plus encore : de livres publiés par des maisons d'éditions indépendantes. Chaque semaine (ou presque), éditeurices, auteurices, traducteurices et autres font la une de Bookalicious. Partager, transmettre, échanger, trois notions qui rejoignent l'essence même de la fonction de libraire. Il y avait donc une crainte logique à ce que je me retrouve un jour en librairie... Une première (et sans doute pas une dernière) qui s'est faite à la librairie Sensations, à Douai. Récit en clin d'œil gonzo, mais sans LSD. Ma drogue, ce sont les livres.

"J'adorerais travailler en librairie". C'est vrai. Libraire, c'était mon métier de rêve, quand j'étais adolescente. Avec "chercheuse en littérature", "occultiste", "écrivain à succès" et autres idées farfelues, toutes liées au secteur du livre, soit dit-en passant.
Je prononce cette phrase innocemment, sur le Marché de la Poésie, à Paris. Je suis passée dire bonjour à quelques éditeurices que j'apprécie, quelques autrices et poétesses, et inévitablement, saluer les ami·e·s des Hauts-de-France sur le stand de l'AR2L (Agence Régionale du Livre et de la Lecture). C'est donc comme ça que je me fais pré-recruter par Gwen, libraire, et elle aussi atteinte du syndrome du "chapelier fou", ou multi-casquettes.
"Ah oui tu adorerais ? Et pourquoi ?"
Environ 14 minutes de monologue enflammé plus tard, à base de "j'adore conseiller des livres édités par des indés", "j'ai envie de découvrir ce métier pour mieux comprendre l'écosystème", "je propose des formations à destination des libraires, c'est la moindre des choses de connaitre leur réalité", et d'un très pragmatique "j'adore porter des trucs lourds à répétition", ladite Gwen m'annonce que la librairie généraliste Sensations, à Douai, aurait besoin de renfort pour une grosse mission, en septembre. Mission qui s'ajoute à la rentrée des classes et à l'incontournable rentrée littéraire, consistant à répartir environ 3000 livres pour le comité d'entreprise de la SNCF et son opération "Un enfant un livre" qui offre un livre à chaque enfant de cheminot des Hauts-de-France.
"Je vais parler de toi à Pascal" me dit-elle, me laissant retourner à mes flâneries et slaloms entre des poètes autoproclamés pour atteindre les poétesses que j'apprécie et les faire découvrir à une amie.
Quelques jours plus tard, Pascal, le gérant, donc, m'appelle pour me décrire la mission en question et me proposer de venir travailler plutôt un mois que 15 jours, ce que j'accepte avec plaisir, ayant, comme je l'ai dit, toujours rêvé de conseiller des client·e·s avec entrain, ferveur, et justesse (je sais très bien que ce n'est pas l'essentiel du travail des libraires, mais laissez-moi à mes clichés, merci).

À la question, légitime, du "mais pourquoi aller aussi loin de chez toi ?", je répondrais tout simplement que tout est une question d'occasions (avis aux librairies de Nouvelle-Aquitaine : je me ferais un plaisir de remplir quelques missions de renforts), et que les Hauts-de-France, aussi éloignés géographiquement soient-ils (et encore !), est un peu chez moi. D'une part, j'ai commencé mes activités de modération et de direction artistique là-haut et constitué, au fil du temps, un véritable réseau d'ami·e·s du livre. Et d'autre part, je suis originaire de Montreuil-sur-mer par la famille de mon père. Et puis j'aime les frites et la bière, aussi.

"Vous connaissez Nicolas Martin ?" devient rapidement mon mantra. La phrase que mes collègues d'un mois entendront le plus pendant mon passage dans cette charmante librairie indépendante, située en plein centre ville de Douai. Parce qu'avant de répartir la commande destinée à la SNCF, Pascal, Benoît et Gwen se relaient pour m'apprendre le métier, le vrai. Réceptionner, tous les jours sauf le samedi, catégoriser les livres, gérer les commandes, limiter les erreurs de caisse, réussir ses paquets cadeaux, faire le réassort, apprivoiser le logiciel et j'en passe. Dans une librairie, le conseil en lui-même n'occupe qu'une part réduite de la journée. L'essentiel se passe en gestion de l'office (les nouveautés du jour), rangement des rayons et des retours, et renseignements plus que conseils à proprement parler. Surtout en pleine rentrée des classes !

Par mes différentes activités de médiation, et la bonne idée d'avoir créé Bookalicious, je connais bien les maisons d'édition, surtout indépendantes, et leurs auteurices, les diffuseurs et distributeurs, les enjeux liés aux groupes éditoriaux. Je sais identifier les ponts entre des livres improbables, et surtout, j'aime parler de ce que j'ai lu et entendre ce qui plait aux autres dans un livre, que je l'ai lu ou non.
En quelques jours, et quelques boulettes de caisse et de commandes, fort bien prises par l'équipe et les client·e·s concerné·e·s, je me retrouve à volontiers parler romance avec des lycéennes venues acheter le dernier Morgane Montcomble en cachette, dark romance avec des fans d’horreur, poésie féministe avec des étudiantes, et, inévitablement, horreur et fantastique avec entrain dès que l'occasion se présente. C'est ainsi que je me fais fort de conseiller avec succès mon immense coup de coeur de la rentrée, "Je ne suis pas venu apporter la paix", de Nicolas Martin, au éditions du Diable Vauvert. Mais aussi "Neuromaniac" aux éditions des Monts Métallifères et "Viser juste" d'Adèle Haenel, aux éditions de l'Arche.
Quand le moment de travailler sur la commande arrive, je découvre encore un pan du métier, très différent de ceux que j'ai pu appréhender pendant les 3 semaines passées. Ordre, précision, endurance physique et attention priment sur le reste. 39 titres différents, à répartir avec le moins d'erreurs possibles, pour les comités d'entreprise des Hauts-de-France, soit 3000 livres et environ 4 tonnes de manutention. La culture, c'est un sport d'endurance.

Il faudrait aussi que je parle de l'organisation exemplaire d'une rencontre littéraire, animée avec brio par le comité de lecture de la librairie, des discussions à bâtons rompus sur nos goûts respectifs entre deux cartons à ranger, des petits cadeaux de mes collègues au moment de mon départ, des échanges avec les habitué·e·s (spécialement Bernadette), des blagues des clientes devant mon incompétence en romance et mes questions curieuses, bref, de tout ce qui fait la saveur de ce travail, malgré ses difficultés objectives. Libraire, c'est vraiment un beau métier. Menacé et mis à mal par les mouvements économiques, par le besoin de réinvention que connait le secteur du livre à l'heure actuelle, mais un métier essentiel, un connecteur entre lien social et tissu culturel. Et Sensations, c'est une librairie sensass !

Un grand merci à l'Agence du Livre et de la Lectures des Hauts-de-France, l'AR2L, pour son accompagnement tout au long de cette mission, et à toustes les ami·e·s de la région

![[INTERVIEW] Ours Éditions](https://cdn.prod.website-files.com/63bc3dced6941a828cf893ac/6a6a1cff37428a0293329643_ours-editions-logo.jpg)
![[INTERVIEW] EUPL 2026 : Panorama avec Frans Wachtmeister](https://cdn.prod.website-files.com/63bc3dced6941a828cf893ac/6aac27609cb351fe723f7aab_eupl%202026.jpg)
![[INTERVIEW] Clara Pacotte : "L'univers de Maboule est positif mais pas naïf"](https://cdn.prod.website-files.com/63bc3dced6941a828cf893ac/6a95762b50765dc3934c7dd6_maboue-pacotte-volte.jpg)