Quand la plume et le cerveau (ou presque) de Bookalicious saute le pas et passe un mois en librairie indépendante, ça se passe à Sensations, à Douai
Un nom qui fait rêver, des couvertures qui attirent le regard, une ligne éditoriale qui interpelle… Projet éditorial plutôt que maison d’édition, le Sélénite, porté par ‘’écrivain et plasticien Pierre Pascual, aborde la création littéraire à travers un prisme artistique au sens large, humain, et en lien avec les voix des marges. Basé au Maroc, le projet donne de la visibilité aux jeunes plumes contemporaines, loin d’une édition traditionnelle plus convenue, dans des collections où la forme courte trouve toute sa place. Membre du Collectif pour la Nouvelle Edition Marocaine, le Sélénite appartient à un groupe de maison d’éditions indépendantes décidées à faire bouger les lignes du paysage éditorial Marocain. Rencontre avec Pierre Pascual.
Je suis éditeur parce... qu’enfant j’écrivais et fabriquais mes propres recueils imprimés.

Comment êtes vous devenu éditeur ? Qu’est-ce qui vous a donné envie de créer les Éditions Le Sélénite ?
Si on remonte loin, au temps de l’enfance et des premiers écrits, on peut dire que le lien fort que j’ai depuis très jeune avec l’écriture, et le gout de fabriquer des objets imprimés (photocopiés), m’a peut-être mené à l’édition. Je pense aussi que mon parcours d’artiste queer m’a fait comprendre que beaucoup de textes ou d’oeuvres issus des communautés dans lesquelles j’évoluais n’existaient pas, ou été sous-représentés.
Pourquoi ce nom pour votre maison d'édition ?
Sélénite est le nom qu'on donnait aux habitants présumés de la Lune au 17ème et 18ème siècles (en référence à Séléné, déesse de la Lune dans la mythologie grecque) — lorsqu’on croyait encore que la Lune pouvait être peuplée. On trouve ce terme notamment dans le délicieux et extravagant « États et Empires de la Lune » de Savinien de Cyrano de Bergerac, réédité sous le titre « L’autre monde » . C’est un texte que j’adore et que je venais de terminer quand j’ai dû trouver un nom pour la maison.
J’aime l’idée que le Sélénite, personnage de « fiction », regarde la Terre et les Terriens depuis cet « autre monde » et, comme le dit Savinien : « La lune est un monde comme celui-ci, à qui le nôtre sert de lune » ; ça inspire l’humilité et rappelle que tout est question de point de vue. La Lune c’est aussi le monde de l’imaginaire, de la dissidence ; le monde de la féminité, des artistes et des minorités. C’est un peu la copine queer du Soleil, fille d’une nuit interminable, mais qui reste lumineuse et qui inspire de nombreux rêves.
On raconte de tout sur les sélections de manuscrits, comment les lisez-vous ? Comment choisissez-vous vos auteur·rice·s ?
Je dirais avant toute chose que le Sélénite est un projet éditorial plutôt qu’une « maison », c’est le projet un peu fou d’un être créatif qui aime fabriquer des objets pour lui-même et pour les autres mais, comme il travaille seul à tous les postes, il doit faire des choix.

Je ne fais pour l’instant plus d’appel à manuscrits sur notre site — pour la raison que j’évoquais à l’instant : devoir faire six métiers en un pour pouvoir publier un livre. Je fonctionne donc avant tout aux rencontres dans la vraie vie. Les livres que j’édite ont toujours croisé ma route. Et ces rencontres étaient des rencontres humaines avant tout. Je ne peux pas séparer le livre de l’humain, tout doit faire sens.
Vous avez opté pour des formes courtes, et des anthologies qui mêlent les arts, qu’est-ce qui vous intéresse particulièrement dans ce format ?
J’ai toujours aimé les plaquettes, les brochures, les fascicules, que ce soit dans le domaine des idées ou de la fiction. Mon chemin récent vers cette forme est un constat : dans un pays qui lit peu, et pas tout le temps en français, ce format me paraissait accessible, et je propose des textes courts mais des univers intenses et personnels. J’avais envie que des personnes qui essayent de lire régulièrement, sans avoir le bonheur de terminer un livre, vivent cette émotion et puissent se dire « J’ai vécu quelque chose ! », en une après-midi ou une nuit. J’avais avant ça publié un livre de 500 pages, donc j’aime aussi les pavés, mais plutôt en tant que lecteur qu’éditeur (toujours pour des questions d’économie et d’énergie)…

Je prépare actuellement une nouvelle collection de textes courts, dans le domaine des idées. Ce sera pour l’année prochaine où Rabat sera capitale mondiale du livre, et j’espère publier beaucoup plus dans ce format.
Qu’est-ce qui vous plait le plus dans ce métier ?
Les rencontres avec les auteurs et autrices ; les salons avec les autres éditeurices (je fais partie au Maroc d’un collectif de douze éditrices) ; la chance que j’ai de convoquer, de rencontrer des univers singuliers qu’on ne trouve nulle part ailleurs que dans les livres, le dernier bastion, selon moi, de la liberté.
Comment définiriez-vous l’écosystème du livre au Maroc ?
Il est fragile mais il y a ici un véritable amour du livre, de l’objet, qu’il faut désacraliser, pour qu’on accède au texte plus simplement, en incluant davantage la jeunesse (la jeunesse créative et la jeunesse lectrice).

Vous êtes membre des CNEM (Collectif de la Nouvelle Édition Marocaine), quelles sont les valeurs et les envies portées par les maisons qui en font partie ?
L’entraide ! Je suis fier d’être dans ce collectif qui fonctionne sans aucune compétition ! Il est temps de quitter ce monde aux valeurs patriarcales qui nous a fait croire pendant trop longtemps que la compétition à outrance, les classements, le piétinement du « concurrent » font partie de chaque corps de métier et portent leurs fruits. Le collectif solidaire c’est l’avenir.
Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans ce métier ? Qu’est-ce qui vous plait le moins ?
J’adore les rencontres, comme je l’ai dit, et j’adore aussi concevoir l’aspect visuel des livres. J’arrive difficilement à renoncer à un beau papier à cause d’une économie fragile, mais j’essaye de trouver un équilibre. Ëtre un éditeur indépendant c’est une course de fond, mieux vaut publier moins et publier longtemps.

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