Un suédois exilé au Japon nous parle de littérature contemporaine et de regards croisés.
Au-delà de la notion d'indépendance, les éditions de l'Ours proposent un modèle d'édition libre et autonome, confidentiel et indispensable. Pas de diffuseur, pas de distributeur, pas de comité de lecture, pas de questions de surproduction. Des livres faits à la main qui existent par envie et non par nécessité. En prenant à contre pied le fonctionnement commercial du secteur du livre, en cherchant d'autres moyens de faire circuler la lecture, les éditions de l'Ours invitent à repenser notre rapport au texte, plus encore qu'au livre en lui-même. Forme courte, esthétique soignée, formats optimisés, grands noms qui publient ici par amitié et engagement : l'édition devient artisanat. Rencontre avec un duo de militants.

Comment est née cette micro-maison ? Qu'est-ce qui vous a donné envie de lui faire voir le jour ?
Nous travaillons depuis plus de 20 ans avec un sociologue, Pascal NICOLAS-Le STRAT, qui un jour nous a soumis un lexique de sociologie politique à l’usage d’un collectif de St Pol sur Mer avec qui il a mené un de ses ateliers de recherche action. Après un temps de réflexion nous avons décidé qu’il nous fallait une sociologie de poche, militante, politique et, surtout, ne pas sacraliser l’objet livre. Nous avons donc simplement plié une feuille A3 en in octo, obtenant ainsi un cahier de 8 feuilles au format A6, donc 16 pages que nous avons agrafé au milieu et livré, celui-ci non massicoté, à charge des lecteurices de donner le coup de coupe-papier final. Sociologie de Poche #01 est né comme ça, premier ouvrage de la première collection d’ours éditions. En prenant entre nos mains ce premier exemplaire nous nous sommes dit que nous tenions « quelque chose » et avons sollicité nos ami·es écrivain·es pour des textes courts susceptible de tenir sur ce petit format. Ce fut un succès ! Toustes ont répondu oui et nous ont non seulement envoyé des textes mais battu le rappel parmi leurs ami·es pour qu’elles nous en envoient. Dans les six premiers mois nous affichions au catalogue des auteurices comme Joëlle Wintrebert, Lilian Bathelot, Claude Ecken, Jean-Pierre Andrevon, Catherine Dufour…
Ours éditions ? D'où vient le nom ?
C’est le surnom depuis quelques décennies du mâle du couple qui gère la maisonnette. Cela fait une quarantaine d’années que nous travaillons ensemble, Artemise est peintre et Ours est graphiste, notre p’tite entité s’appelle Artemise & son Ours (c’est ainsi que vous nous trouverez sur Instagram, il n’y a pas un compte spécifique à ours éditions).
Comment choisissez-vous vos textes, les personnes que vous allez éditer ?
Beaucoup par rencontres, festivals, salons, entremise des ami·es, nous sommes dans l’affectif, non seulement nous devons aimer les textes mais également les auteurices. Et pour les rencontres nous avons de la chance, notre catalogue de plus de 40 auteurices prestigieuses en témoigne. Par ailleurs comme nous commençons à avoir une reconnaissance et un peu de visibilité nous recevons un minimum de trois textes par semaines en ce moment, nous répondons systématiquement mais en ce moment la réponse est lapidaire, en effet nous avons un catalogue de publication qui court jusqu’à 2029 et nous signalons donc aux personnes qui nous envoient des textes que n’étant que deux nous repoussons la lecture de nouveaux textes à plus tard.

Sur le plan de la fabrication, comment procédez-vous pour réaliser ces ouvrages artisanaux et graphiques ?
Nos ouvrages sont imprimés en reprographie au format A3 ou A4 selon les collections puis tout est façonné à la main, pliage des cahiers, couture… Pour la mise en page c’est le métier d’Ours depuis un moment donc en amont de l’impression tout est également fait à la maisonnette. Nous avons conçu et réalisé des outils spécifiques qui nous facilitent la tâche pour plier, piquer, coudre. Nous avons la chance d’avoir un fablab, l’Alternateur, à proximité de chez nous et nous y fabriquons tout ce dont nous avons besoin en impression 3D, découpe laser… L’impression des livres est également réalisée à l’Alternateur, nous avons une convention avec la communauté de communes de la Vallée de l’Hérault, nous accédons à l’imprimante du fablab (nous fournissons notre papier) et, en échange, nous animons gratuitement des ateliers d’initiation à la reliure, la mise en page, la conception d’outils… C’est la seule aide que nous sollicitons, pour le reste nous sommes totalement autonomes et ne demandons pas de subventions. Tout le mois de septembre 2026 il y aura une exposition à l’Alternateur consacrée à ours éditions présentant nos outils, nos publications et durant laquelle nous animerons des ateliers ouverts au public (tampons, reliure, conception des outils...)

Pourquoi avoir opté pour la forme courte, qu'est-ce qui vous plaît dans ce format ?
Ours est tombé dedans tout petit, à 11 ans il découvrait avec ravissement Les Nouvelles de Salinger, se baignait avec bonheur dans celles de Maupassant et vers 12 ans a rencontré, grâce à un ami de ses parents, les grands-papas de la SF américaines, Van Vogt, Asimov, Bradbury, Simak, nous en oublions qui tous étaient prolixes de textes courts, le pli était pris. Quant à Artemise, elle a toujours été fascinée par le format court et la capacité des auteurices à créer des univers, des histoires, des personnages sur peu de pages. Et puis c’est le principe même d’ours éditions, de petits livres, pas chers, accessibles (première collection 2,00 €) et, aussi, dans la mesure où tout est fait à la main nous pouvons difficilement envisager de produire des romans, au maximum des novellas qui ne dépassent pas 140 000 signes. Si nous apprécions également les gros pavés et certaines sagas, nous continuons à aimer et rechercher la lecture de nouvelles et novellas.

Comment travaillez-vous, en dehors des circuits classiques de diffusion et distribution ?
Difficilement ! Nous commençons à développer un réseau de librairies complices, à Toulouse, Montpellier, St Amand Montrond, Frontignan, Rabastens… et nous vendons également en direct sur notre site. Nous essayons aussi de trouver des lieux atypiques, dans le village voisin, à Aniane, une épicerie fine « Les Comptoirs d’Aniane » a un tourniquet avec nos nouveautés et il y a des ventes. Notre fournisseur de produits d’arts graphiques à Montpellier « Graphilux » présente un tourniquet et il vend également. Il faudra un jour que nous développions un réseau de bars avec le slogan « un p’tit livre + un demi, 5 € = 20 minutes de bonheur ».
Pourquoi, d'ailleurs, avoir choisi un système parallèle ?
Il s’est choisi de fait. Notre modèle économique n’est pas axé sur la réussite financière, nous servons aux auteurices 50 % de droits sur les bénéfices — on ne devrait pas appeler ça des droits, nous partageons la misère dans la joie et le bonheur des rencontres. Nous ne serions pas en mesure de payer les frais induits par un distributeur et, de plus, nous ne sommes pas certains que nous les intéresserions. Notre premier tirage est de 100 exemplaires puis, si nécessaire, nous imprimons à la demande et de quoi conserver entre cinq et dix exemplaires de chacun des ouvrages du catalogue.

Où peut-on vous trouver et vous lire ? Sur des salons, des festivals ?
Nous sommes au FIRN de Frontignan depuis 2021, c’est le premier festival qui nous a invité. Nous sommes allés à Ivry en décembre 2025 mais n’y retournerons pas avec une table car ils changent d’éditeur indépendant chaque année, nous étions à Toulouse Polars du Sud en 2025 et y serons de nouveau en 2026 avec un atelier d’initiation au cousu japonais. Nous avons participé, les 20 et 21 juin 2026 au FILI à Rabastens, un festival consacré aux littératures indépendantes. Pour les espoirs, ou les envies, nous aimerions bien être invitées au Goéland Masqué, à Place aux Nouvelles, entre autres. Certain·es ami·es se font nos ambassadrices auprès des organisateurs. Nous avons une lettre numérique qui informe nos abonnées de l’actualité des publications et de nos participations aux événements. Il est évident que l’aspect communication et diffusion est celui que nous gérons le moins bien mais, malgré nos carences, nous développons un réseau de connaissances qui contribue à nous faire connaître de mieux en mieux.

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