Post apo presque solar punk, contestation et verdure, le tout porté par Lierre, une drôle de petite nana au caractère bien trempé, et la mystérieuse Sable. C'est une partie de la recette de "La grande verdure" de Lucie Heder, un roman écoféministe qui tord le cou aux clichés du genre.
Traduire. Un acte qui permet aux textes et aux cultures, de circuler, de traverser des frontières et de trouver un écho à des milliers de kilomètres. Un acte qui, pour une langue menacée, un pays envahi, devient un geste militant. Un geste de solidarité et de résistance. Nikol Dziub, née à Kyïv et diplômée de l’université Taras-Chevtchenko, est bien placée pour parler de la poésie ukrainienne, de ses sujets, des valeurs qu'elle porte et amène entre nos mains. Traductrice multi primée et maître de conférences, elle défend la culture ukrainienne au-delà des textes. C'est grâce à elle, et à la maison d'édition indépendante Bleu & Jaune, que les vers libres de jeunes poètes s'invitent dans nos univers. Grâce à un travail main dans la main avec une éditrice engagée auprès de voix singulières comme celles d'Artur Dron et de Maksym Krystov, loin de tout misérabilisme ou complainte. Leurs textes célèbrent la vie, l'amour, la réalité, l'instant présent, souvent avec humour, toujours avec une l'acuité de ceux qui savent qu'ils ne reviendront pas forcément chez eux. Rencontre avec une passeuse de sens plus encore que de mots.

Vous avez récemment traduit Poèmes de la brèche de Maksym Kryvtsov et Nous étions là d’Artur Dron, deux jeunes Ukrainiens engagés dans la défense de leur pays. La poésie permettrait-elle de conserver un lien à l’humanité ? À la vie sans la guerre ?
La poésie est le langage auquel nous avons recours lorsque nous nous heurtons à l’indicible, à une situation, à une émotion, à une impression qui désarçonne l’être humain. Que ce soit la guerre ou l’amour, deux thèmes omniprésents dans ces recueils, deux thèmes à la fois intimes et universels, certaines expériences nécessitent d’être sans cesse repensées, réinvesties de sens nouveaux. Le poète est un passeur qui nous guide parmi des représentations mentales toujours plus complexes, et qui, représentant l’homme dans son époque, l’aide aussi à s’en détacher. Le poète crée des connexions, des raccourcis, il provoque des découvertes, car il s’autorise à voir au-delà de la raison pure. Il sait écouter, il sait se concentrer sur le présent, sur l’ici et le maintenant, sur ce hic et nunc dont naît le poème. Mais il connaît aussi suffisamment bien le passé pour écrire, et bien sûr il est en même temps visionnaire, car il ne se satisfait pas de ce qui a été fait et dit avant lui. La poésie, en tant que forme d’expression, mais aussi en tant qu’elle est un mouvement perpétuel, est tournée vers l’avenir. Tout poète crée des mondes.
Ces deux poètes, Maksym Kryvtsov et Artur Dron, que j’ai eu l’honneur de traduire projettent dans l’avenir la figure d’un homme nouveau. D’un homme capable de défendre la liberté et la démocratie comme ils l’ont fait tous deux – le premier au prix de sa vie ; d’un homme qui ne cache pas sa sensibilité ; d’un homme qui pense aux autres ; d’un homme qui aime les autres et qui le dit. Si les femmes ont longtemps été conditionnées par un contexte social et religieux, les hommes l’étaient tout autant. Il va sans dire que nous vivons une crise de la masculinité, puisque les hommes sont déchirés entre ce que notre monde moderne attend d’eux et des représentations séculaires, et que souvent ils finissent par se replier sur eux-mêmes, sans même chercher à connaître le fond de leur personnalité ou leurs véritables passions. Or, en lisant les poèmes de Maksym Kryvtsov et d’Artur Dron, on découvre de jeunes hommes libérés – et s’ils libèrent leur pays, ce n’est pas un hasard. « Seul celui qui a su se libérer soi-même est véritablement libre », disait la poétesse ukrainienne Lessia Oukraïnka.
L’humanisme, les droits humains, la dignité de l’humanité sont des idées centrales dans la poésie ukrainienne. La poésie nous rappelle que le lien qui nous unit à notre propre humanité ne se rompt jamais. Ou en tout cas, elle nous entraîne à ne pas le laisser se briser. Il n’y a rien de plus dignement humain que les textes de ces deux poètes-soldats. Dans son recueil, Kryvtsov ne se plaint pas que la guerre ait gâché sa vie. Non, il s’attarde sur la magie d’un bref instant, il parle longuement de ceux qu’il aime, et ce faisant il montre que la vie ne sera jamais défaite par l’injustice, la violence, le désespoir. C’est ce qu’on appelle « l’espérance », « nadia » en ukrainien. C’est une position active, dynamique, contrairement à l’espoir, qui me semble plus passif. La devise de cette poésie et de cet engagement pour la liberté est : « Croire, savoir et agir ». Le fait d’avoir subi une telle pression de la part du voisin impérial, et pendant de si longs siècles, a façonné une énergie collective, un vrai esprit d’engagement, de responsabilité, de résistance, d’insoumission. Et ce sont des poètes comme Taras Chevtchenko ou Lessia Oukraïnka qui ont assuré la transmission de ces valeurs.

Justement, comment définiriez-vous les particularités de la poésie ukrainienne contemporaine, que ce soit au niveau du rythme, des images, du contexte historique, des références à la tradition littéraire nationale ? Qu’est-ce qui résiste le plus à la traduction, et comment composez-vous avec ces résistances ?
Avec le début de la guerre du Donbass est née toute une génération de poètes. Il est vrai que la poésie ukrainienne a pris un tournant nouveau, accueillant en son sein des voix toujours plus diverses et toujours plus puissantes. Si ces nouveaux poètes parlent souvent du choc causé par la guerre, des traumatismes, du deuil, un des thèmes recteurs de la jeune poésie ukrainienne reste la langue et ses pouvoirs. Maksym Kryvtsov, Artur Dron, Luba Yakymtchouk, Yaryna Chornohuz ont été traduits en France. Mais il y en a tant d’autres. Tant d’hommes et de femmes qui ont recours à la poésie pour se sauver de l’angoisse, de la solitude, et pour tendre la main à l’autre, à celui qui écoute, qui lit, et qui a besoin de voix fortes et tendres pour le rassurer. La poésie ukrainienne est donc ouverte à tous les sujets. Elle me semble liée à la tradition des anciens bardes ukrainiens, des lirnyky, des kobzary, par son caractère musical et mélancolique, centré sur le lyrisme mais exprimant voire conjurant aussi le malheur des autres sur le ton de la prière. On trouve également chez Artur Dron des références aux poètes des années soixante : Vassyl Stous (dont les poèmes ont récemment été traduits en français), un poète dissident, emprisonné pour rien et mort au goulag ; ou Lina Kostenko, dont j’ai cotraduit il y a quelques années le Journal d’un fou ukrainien, et qui constitue, en quelque sorte, une figure maternelle pour la nouvelle génération littéraire ukrainienne. Dron consacre aussi un poème à cette « Littérature ukrainienne » qui, dit-il, est pour une très grande part constituée d’absents, donc d’un silence que les mots ne combleront jamais. C’est une littérature qui aurait pu être une des plus belles du monde – et qui l’est en effet, même si bien des poètes ont été exécutés avant d’avoir pu mener leur œuvre à bien. Il est en tout cas très heureux qu’enfin on commence à connaître mieux la littérature ukrainienne, grâce aux traducteurs, aux éditeurs, aux journalistes, aux critiques qui ont décidé de la révéler au monde, et de secouer ainsi le joug impérial russe dont l’influence culturelle s’est longtemps étendue bien au-delà des frontières de l’Empire et de ses surgeons – l’URSS et la « Fédération de Russie ».
Et ce même si, vous avez raison, il y a bien des choses qui résistent à la traduction. D’abord, il n’est pas facile psychologiquement de s’atteler à la traduction de poèmes qui traitent de sujets aussi sensibles et douloureux. La colère, le sentiment d’injustice, la douleur qu’expriment ces textes, je les partage. Et puis, ces poèmes sont souvent presque des prières. Donc, d’une certaine manière, il faut y croire soi-même. L’imposture, le faux-semblant ne passent pas dans ce genre de travail, qui réclame un investissement total, puisqu’il s’agit de rendre sonore et belle une poésie écrite dans une langue constituée d’images très éloignées de celles qui structurent notre imaginaire, dans une langue qui peut parfois donner naissance à des figurations poétiques non seulement intraduisibles, mais inconcevables pour le lecteur français. Le travail du traducteur consiste donc à trouver malgré tout de l’harmonie, et à avancer tel un saltimbanque, la tête bien haute malgré la difficulté, sur le fil de la plume d’un étranger.

Vous avez parlé de l’émergence d’une nouvelle génération avec la guerre. Avant l’invasion brutale de l’Ukraine par la Russie, les thématiques étaient-elles vraiment différentes dans la poésie et la littérature, ainsi que le suggère Artem Chapeye dans The Ukraine ? La guerre a-t-elle changé la face de la littérature du pays, son rapport à la langue ?
Sans doute le paysage littéraire était-il moins « tendu » avant la guerre, mais les thèmes étaient tout aussi « post-modernes » que dans le reste du monde autour des années 2000. Avec cette spécificité, bien sûr, que la littérature ukrainienne venait de connaître un double tournant, post-soviétique et post-Tchernobyl. La chercheuse Tamara Houndorova a consacré un livre à la question (La Bibliothèque post-Tchernobyl). Avant que la guerre n’éclate, ni le catastrophisme, ni l’angoisse, ni par ailleurs l’ironie et le lyrisme ne manquaient dans cette littérature par certains aspects classique, par d’autres « underground ». Dans son Journal d’un fou ukrainien, par exemple, Lina Kostenko peint une période remplie de doutes existentiels, de révolutions, de crimes, de crises économiques, elle décrit la déchirure entre la vieille génération et la nouvelle, la lâcheté des politiques, le fatalisme, la nonchalance identitaire, l’irrespect envers les droits humains comme envers la culture et le patrimoine du pays, la corruption, la dépendance aussi vis-à-vis de la Russie dans les années 2000 – autant d’éléments qui ont servi en quelque sorte de fondement à la guerre, et qui en même temps ont fait naître chez certains un terrible sentiment de révolte face à l’indifférence et au cynisme des puissants. Je pense en particulier aux oligarques et aux entrepreneurs basés dans le Donbass, qui ne pensaient qu’à s’enrichir et ont été les premiers à quitter l’Ukraine à la veille de la guerre. Ce sont eux qu’on voit depuis quelques années sur la côte d’Azur rouler trop vite dans leurs Porsche et leurs Maybach ornées d’un drapeau bleu et jaune sur la plaque d’immatriculation, et qui suscitent le désarroi et l’incompréhension chez les locaux désireux de soutenir les émigrés. Il y a donc bien, non pas une Ukraine, mais des Ukraine, comme le dit justement Chapeye. Comment pourrait-on parler d’identité unique et homogène sur l’ensemble d’un territoire aussi complexe ?
Dès avant la guerre, nos écrivains les plus célèbres, que ce soit Oksana Zaboujko, qui est originaire de Loutsk, à l’ouest de l’Ukraine, Serhiy Jadan, qui vient du côté de Louhansk, à l’est de l’Ukraine, ou encore le Galicien Iouri Androukhovytch, traitaient cette question via celle de la langue, du bilinguisme, du plurilinguisme, du sourjyk, cette langue mixte, moitié ukrainien, moitié russe. Sans oublier les dialectes, qui comptent tant par exemple pour la romancière Maria Matios, née en Bucovine. La question linguistique est un des points nodaux de la culture ukrainienne, mais sans qu’il s’agisse toujours absolument d’une ligne de fracture. Des écrivains russophones comme le mondialement célèbre Andreï Kourkov se sont engagés plus que personne pour l’Ukraine. J’invite vraiment les lecteurs à découvrir tous ces auteurs passionnants, dont les œuvres sont pour certaines accessibles en français, grâce notamment au travail de la traductrice Iryna Dmytrychyn. La question de la langue mériterait à elle seule plusieurs volumes. Et je ne pense pas seulement aux questions de morphologie, mais bien à tout ce qui relève du registre littéraire, puisque, face à la pression du voisin russe, qui voulait exclure l’ukrainien du champ de la littérature, s’est développée une veine ironique, burlesque, carnavalesque, bouffonne, comme dans l’Éneide de Kotliarevsky, ou dans les Soirées du hameau et dans Tarass Boulba de Gogol. Or cette veine est encore exploitée de nos jours, notamment par quelqu’un comme Androukhovytch.
Dès le début, l’Ukraine a été une sorte de carrefour des cultures et des religions, elle reliait les pays scandinaves à l’Empire ottoman, l’Europe à l’Asie. L’Ukraine a ainsi développé un multiculturalisme qui lui est propre. Les grands intellectuels ukrainiens de la fin du XIXe siècle comme Mykhaïlo Drahomanov et sa nièce Lessia Oukraïnka ne défendaient pas seulement les Ukrainiens face à l’hégémonie russe, mais toutes les nationalités, toutes les ethnies, toutes les confessions, toutes les cultures considérées « mineures » par la Russie, qui voulait à tout prix effacer les différences. L’idée de la « littérature mondiale », du « mélange » des langues et des registres est un thème important pour les Ukrainiens. Lessia Oukraïnka, Ivan Franko, etc., étaient de prodigieux polyglottes qui traduisaient de nombreuses littératures, et qui étaient capables d’écrire non seulement en ukrainien et en russe, mais aussi en français, en allemand, etc. C’étaient de grands savants, qui s’ouvraient aux littératures et aux cultures aussi bien européennes qu’« orientales ». Justement parce que leur combat n’était pas un combat national, encore moins nationaliste, mais un combat pour la diversité. Or c’est cet esprit humaniste qui fait toute la valeur, aujourd’hui encore, de la résistance ukrainienne à l’impérialisme russe.
Et, encore une fois, si la Russie a mené une véritable guerre contre la langue ukrainienne, des intellectuels comme Oukraïnka ne voulaient pas dresser une langue contre l’autre. De nombreux écrivains étaient, sont encore bilingues, à la fois par nécessité et par conviction. Les décrets impériaux interdisaient d’enseigner et de publier en ukrainien. Écrire était une véritable lutte, et il fallait le faire à la fois en ukrainien, pour illustrer la langue natale et lui donner ce statut de langue littéraire qu’on voulait lui dénier ; et en russe, pour accéder aux lecteurs, pour réveiller les esprits de tous les « autochtones » de l’Empire et les encourager à l’indépendance. C’est pour cela aussi que la Russie s’est toujours méfiée des Ukrainiens. À cause de leur volonté et de leur altruisme.
Le désir, le besoin même des écrivains ukrainiens de cultiver leur langue était interprété par les Russes comme un « séparatisme ». Et quand les écrivains ukrainiens décidaient, au contraire, de manier le russe, c’était perçu par leurs compatriotes comme une trahison, et par la Russie comme la preuve de la dépendance complète de l’Ukraine à son égard. Bref, on ne peut qu’admirer ceux qui ont réussi à écrire une œuvre en ukrainien dans un tel contexte, tout en passant au russe de temps à autre, à la fois pour assurer la diffusion de leurs idées et pour bien marquer leur absence d’hostilité envers une langue qui n’avait que le tort d’être l’instrument d’une domination. Tout cela, en tout cas, a entretenu un climat de paranoïa et de manipulation qui semble encore aujourd’hui inséparable de la mentalité impérialiste russe. Il est très instructif de ce point de vue de lire La Russie en 1839 d’Astolphe de Custine et de comparer ce qui y est décrit à ce qui se passe aujourd’hui. La connaissance de l’histoire des deux derniers siècles (de l’histoire écrite par des historiens honnêtes et indépendants, pas de celle que tentent de faire passer les serviteurs de la Russie) nous montre à quel point se répètent toujours les mêmes scénarios, les mêmes stratégies.
Mais j’ai bon espoir malgré tout que les choses changent. On observe tout de même aujourd’hui une remarquable prise de conscience linguistique, dans la mesure où même ceux qui parlaient quotidiennement russe avant la guerre semblent devenus plus responsables vis-à-vis de la parole et de la valeur des mots. Et, bien entendu, c’est encore plus évident chez les poètes. Vous aurez remarqué que chez Artur Dron autant que chez Maksym Kryvtsov, il y a une merveilleuse économie de la langue, une clarté, une concision bouleversantes. Aucun mot n’est de trop, tout est pesé. C’est donc avec un cœur et un esprit ouverts, mais aussi avec des mains de chirurgienne, que j’ai essayé de faire cette traduction. Au-delà de la métaphore, je peux vous assurer que cette expérience m’a transformée. Elle m’a d’abord effrayée, je dois l’avouer, puis apaisée, et finalement libérée. C’est tout l’enjeu pour le poète, pour l’écrivain, mais aussi pour le traducteur – trouver le mot juste pour éclairer un sentiment, un état, et pour faire ainsi passer un rai de lumière à travers le rideau du mal.
N’oublions pas aujourd’hui le sort des milliers d’enfants emmenés de force en Russie, des prisonniers, de ceux qui luttent, de ceux qui vivent sur les territoires colonisés, de ceux qu’on force à changer de nationalité, de ceux à qui on apprend à haïr leur langue et leur culture maternelles, qu’on manipule en leur racontant une histoire déformée et mensongère. Reconstruire la vérité de l’histoire est un travail de Sisyphe, mais nous, les poètes, les écrivains, les intellectuels, les critiques, les traducteurs, les citoyens tout simplement, n’avons pas l’intention de baisser les bras. Les Ukrainiens ont trop longtemps été réduits au silence pour que nous laissions les générations à venir faire le travail à notre place.


Une partie de la poésie ukrainienne contemporaine se nourrit d’expériences du front, de l’exil, de l’occupation, de la survie. Comment ces situations extrêmes transforment-elles, selon vous, la fonction même du poème et la place du poète dans la société ukrainienne d’aujourd’hui ?
C’est une grande question, qui mériterait un volume en soi elle aussi ! La poésie a plusieurs fonctions, et c’est en cela qu’elle est miraculeuse. Elle nous apprend à ne pas nous contenter des règles, des cadres, des normes. Bien au contraire, si nous devenons poètes ou aimons la poésie (ce qui pour moi revient au même), c’est parce que nous avons besoin de cette libération linguistique, mentale, imaginaire, qui constitue une véritable expérience cathartique. Aujourd’hui comme au XIXe siècle, le poète en Ukraine joue un grand rôle. C’est lui qui est le messager, le motivateur, l’oreille de la cité, mais aussi l’orateur, le prophète, le guérisseur, l’amoureux du peuple. Avec Taras Chevtchenko, le poète est devenu le symbole de la communauté et de la préservation du patrimoine oral – un témoin, au sens le plus fort du terme. Le lien entre la poésie, l’oralité et le sacré reste plus que jamais d’actualité, même s’il y a bien évidemment eu, comme dans toutes les histoires littéraires, des mouvements et des moments de rupture entre les générations, entre les anciens et les modernes. La poésie ukrainienne porte peut-être plus que d’autres littératures le fardeau sacré du témoignage qu’il faut opposer aux chroniqueurs et aux historiens « officiels » de l’Empire, qui sont tous des usurpateurs. Recueillir la parole pour la préserver et la sacraliser est un geste essentiel à notre survie culturelle et morale, et c’est pourquoi les poèmes constituent de véritables événements dans notre culture. Écrire un poème et le publier, c’est manifester l’existence même de l’Ukraine, en dépit de la loi du plus fort. Depuis des décennies, l’Ukraine est soumise à un régime de survie. « Quand pourrons-nous vivre vraiment, nous épanouir, fleurir ? », semble se demander chaque poète avant d’écrire. Mais la poésie, justement, est un lieu à la fois de lutte et de pleine vie…

Vous êtes traductrice, mais également chercheuse, vous écrivez des essais et des articles. Votre engagement pour la langue dépasse la littérature. Est-ce pour vous une manière de construire des ponts entre les cultures au-delà du livre ?
C’est ma manière à moi de tracer un chemin menant de la survie à la vie. Révéler des savoirs injustement enfouis, défendre et préserver la vérité, transmettre de bonnes valeurs, contribuer à ce que la clarté d’esprit et le sens critique soient toujours plus répandus, voilà les buts que je me donne. Le travail du chercheur comme celui du traducteur est le plus souvent un travail de l’ombre – un labeur solitaire, aussi. Pourtant, nous sommes en quelque sorte des passeurs, entre les mondes et les cultures. Nous essayons, humblement, de cultiver la conscience de la diversité culturelle, et de révéler l’importance des savoirs singuliers, traditionnels, autochtones si l’on veut – de ces savoirs et de ces formes de culture qui ont eu tant de peine à survivre face aux entreprises de colonisation et d’annexion. Il me semble que c’est une des choses les plus importantes à faire dans le monde : préserver, transmettre, éclairer.

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