[INTERVIEW] EUPL 2026 : Panorama avec Susanna Hast

Exploration croisée de la littérature finlandaise contemporaine et de l'écriture de Susanna Hast

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[INTERVIEW] EUPL 2026 : Panorama avec Susanna Hast

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10/7/2026
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Écrire depuis le corps. Écrire pour ne pas oublier. Écrire parce que personne d'autre ne le fera. Susanna Hast, chercheuse, compositrice, performeuse et romancière finlandaise, nommée à l'édition 2026 du Prix de Littérature de l'Union Européenne pour son roman Toivottomuus (Désespoir), n'a pas commencé par la littérature — elle a commencé par la survie. De son premier album à ses romans qui plongent dans les mécanismes de la violence et du trauma, elle construit une œuvre viscérale et plurielle, nourrie d'Hélène Cixous, d'Annie Ernaux et de Roland Barthes, qui refuse les frontières entre les disciplines comme entre les genres. Rencontre avec une voix singulière de la scène littéraire finlandaise.

(English version below)


© Susanna Kekkonen S&S

Vous êtes une voix forte dans votre pays. Qu'est-ce qui vous a amenée à l'écriture ?

C'est ma vie qui m'y a menée. J'avais quelque chose à enquêter et à archiver. J'ai d'abord écrit des chansons autour de mon trauma et publié un album (Soft is the sky, 2020). C'était une première ouverture vers la mémoire de mon corps. J'ai composé la première chanson à partir d'un texte court que j'avais écrit parce que je voulais me souvenir de ce que mon amnésie m'avait protégée de voir. J'ai eu une prise de conscience soudaine : je suis la seule personne capable de témoigner des horreurs qui ont eu lieu, et si j'oublie, plus personne ne s'en souviendra. J'ai donc commencé à écrire mon premier livre pour retrouver des souvenirs perdus et devenir la détective et le juge de ma propre enquête criminelle.

La lecture vous nourrit-elle, et de quelle façon alimente-t-elle votre propre écriture ?

J'écris avec d'autres écrivaines. Je ne pourrais pas écrire sans elles. J'ai besoin de lire pour écrire. La source d'inspiration la plus importante pour mon écriture a toujours été Hélène Cixous. Quand je suis tombée sur une ancienne interview où elle disait « je n'écris que de l'interdit et c'est ce qui rend mes textes difficiles », j'ai pensé : c'est exactement ainsi que j'écris, que j'ai besoin d'écrire. Quand j'écris, je me confronte à la difficulté, à l'interdit, et c'est là que réside le plaisir que j'en tire. Non pas la facilité et le confort, mais le défi de regarder en face ma propre obscurité.

Quel regard portez-vous sur la littérature finlandaise contemporaine ?

JJe pense que nous avons beaucoup d'écrivaines établies et émergentes passionnantes dans le pays, mais beaucoup d'entre elles travaillent en marge, dans des littératures de niche, et n'ont pas été traduites. Pajtim Statovci, Monika Fagerholm, Iida Rauma et Petra Rautiainen font partie des auteurs traduits que j'admire. Récemment, deux autrices, Iida Turpeinen et Mariia Niskavaara, ont fait une entrée remarquée sur le marché international, ce qui est enthousiasmant. Parfois, j'ai néanmoins le sentiment que le paysage littéraire pourrait être moins conventionnel. C'est bien sûr parce que la littérature est un business et que la littérature de divertissement se vend. Personnellement, j'aime être secouée et transformée par la littérature, et j'aimerais voir encore davantage d'auteurs prendre des risques dans leur écriture.

Y a-t-il des tendances notables dans la littérature finlandaise aujourd'hui ? Lesquelles ?

Les critiques se plaignent parfois que nous avons trop d'autofiction. Cette critique est genrée. L'autofiction semble poser problème quand ce sont des femmes ou des minorités qui écrivent sur leurs vies. La biofiction est elle aussi devenue populaire. Et puis il y a les livres audio, qui transforment la scène littéraire. Les services de streaming (Bookbeat, Storytell, Spotify) rendent les livres plus accessibles, mais dans le même temps, les revenus des droits d'auteur sont trop faibles et ont entraîné une chute significative des revenus pour beaucoup d'auteurs.

Quels écrivains vous inspirent, contemporains ou classiques, finlandais ou internationaux ?

J'aime la littérature française, l'autobiographique en particulier. Édouard Louis et Annie Ernaux, bien sûr. En ce moment, je suis vraiment passionnée par Roland Barthes. J'ai les trois ouvrages tirés de ses cours au Collège de France, que je suis en train de lire. La littérature me donne des mots — mais pas seulement pour écrire, pour vivre, encore plus. Je suis une autrice dont la vie est inséparable de l'écriture. Je respire l'écriture, j'écris depuis le milieu de ma vie. Alors recevoir le don de mots qui m'enthousiasment nourrit tout mon être. En finnois, j'aime lire de la poésie et des essais de création. Et tout ce qui s'écarte du roman à intrigue.

Vous avez exploré la guerre, la compassion et la corporalité. Ces thèmes font-ils écho à la littérature finlandaise ? Ou vous semblent-ils plus universels ?

Il existe bien sûr beaucoup de littérature sur la guerre en Finlande. La guerre est le grand récit national qui persiste. J'ai épuisé la métaphore de la guerre dans mon premier roman Body of Evidence, en comparant une victime de violence sexuelle à un soldat. Tous deux sacrifient leur corps à leur patrie. Une victime de violence sexuelle se sacrifie pour maintenir un ordre social bâti sur son silence et sa soumission. Et par épuisement, j'entends qu'une métaphore cesse d'en être une pour devenir de plus en plus littérale, changeant ainsi le sens du mot. Plus largement, mes intérêts de recherche se sont développés autour du corps et de la façon dont nous connaissons, mémorisons et communiquons à travers les gestes, les sensations et les mouvements. Cela a influencé mes romans. Écrire depuis le corps est ma méthode principale.

Vous êtes romancière, mais aussi autrice-compositrice, performeuse et chercheuse. Comment ces activités s'imbriquent-elles et nourrissent-elles votre écriture ?

Je transgresse toujours une frontière. J'existe dans différents modes d'être et de création. J'ai traduit ma recherche en poésie, mouvement, musique et art sonore. À partir de mon deuxième roman, j'ai créé une performance d'art sonore où je bouclais des sons en direct, lisais des extraits du livre et sampleais des sons de zombies tirés du film La Nuit des morts-vivants de Romero. J'utilise ma musicalité dans l'écriture, et ma voix est mon outil artistique essentiel. Oui, je fusionne différentes méthodes d'exploration et d'expression.

Quels sont vos trois livres préférés — ceux que vous considérez comme essentiels ?

C'est si difficile, j'ai tant de livres chéris, mais j'en ai choisi trois qui m'ont aidée à transformer ma vie : Les Écrits de Nichiren Daishonin (lettres d'un moine bouddhiste japonais du XIIIe siècle à ses disciples), Maya Angelou : Je sais pourquoi chante l'oiseau en cage, Catherine Malabou : Ontologie de l'accident.

You’re a distinctive voice in your country. What led you to writing ?

My life led me to writing. I had something to investigate and to archive. First I wrote songs around my trauma and published an album (Soft is the sky, 2020). It was an initial opening into my body's memory. I composed the first song from a short text that I wrote because I wanted to remember that which my amnesia had protected me from. I had a sudden realisation that I am the only person who can testify to the horrors that took place, and if I forget, there will be no one who remembers. So I began writing my first book in order to retrieve lost memories and to become the detective and the judge in my own criminal investigation.

How does reading nourish you, and how does it fuel your own writing ?

I write with other writers. I could not write without them. I need to read in order to write. The most important inspiration for my writing has always been Hélène Cixous. When I came across an old interview where she said "I only write of the forbidden and that’s what renders by texts difficult”, I thought, this is exactly how I write too, how I need to write. When I write, I push against the difficulty, the forbidden, and that is the pleasure I get from writing. Not ease and comfort, but the challenge of looking into my own darkness.

What’s your perspective on contemporary Finnish literature ?

I think we have many exciting established and emerging writers in the country, but many of them work in the margins, in minor literature, and have not been translated. Pajtim Statovci, Monika Fagerholm, Iida Rauma and Petra Rautiainen are some of the translated authors who I adore. Recently two authors Iida Turpeinen and Mariia Niskavaara have entered the international market big time, which is exciting. Sometimes I feel  thought that the literary landscape could be less conventional. This is of course because literature is a business and entertaining literature sells. I personally like to be shaken and transformed by literature and I would like to see even more authors take risks in their craft.

Are there any notable publishing trends in Finnish literature today ? What are they ?

Critics sometimes complain we have too much autofiction. This criticism is gendered. Autofiction seems to be a problem when it is women or minorities writing about their lives. Biofiction has become popular too. Then we have audiobooks which are changing the literary scene. The streaming services (Bookbeat, Storytell, Spotify) make books more accessible but at the same time the income from royalties is too low for authors and has caused a significant drop in income for many.

Which writers inspire you, whether contemporary or classic, Finnish or international?

I love French literature, the autobiographical in particular. Édouard Louis and Annie Ernaux, of course. Now I'm really into Roland Barthes. I have the three books based on his lectures at College de France which I'm currently reading. Literature gives me words, but not just for writing, for living even more. I'm an author whose life is inseparable from writing. I breath writing, I write from the middle of my life. Receiving words from literature excites me, nourishes my entire being. In Finnish I love to read poetry and creative essays. And everything that is alternative to a plot-based novel.

You have researched war, compassion and corporality. Are these themes that echo Finnish literature ? Or does it sound more universal ?

Of course there is plenty of literature on the topic of war in Finland. War is the one national narrative that persists. I exhausted the metaphor of war in my first novel Body of Evidence, when I compared a victim of sexual violence to a soldier. Both sacrifice their bodies to their fatherland. A victim of sexual violence sacrifices herself for upholding social order which is built upon her silence and compliance. And by exhaustion I mean that a metaphor ceases to be a metaphor and become more and more literal, changing the meaning of the word. More broadly my research interests have evolved around the body and how we know, remember and  communicate in gestures, sensations and movements. This has impacted my novels. Writing from the body is my main method.

You are a fiction writer, but also a songwriter, a performer and a researcher. How do these activities intricate and feed your writing ?

I'm always transgressing a border. I exist in different modes of being and creating. I have translated my research into poetry, movement, music and sound art. From the second novel, I created a sound art performance where I live looped sounds, read parts of the book, and sampled zombie sounds from Romero's film Night of the Living Dead. I use my musicality in writing and my voice is my important artistic tool. So yes, I fuse different methods of inquiry and expression.

What are your three favorite books—the ones you consider essential ?

This is so hard, I have many favorite books that I keep in my heart, but I chose three books that have helped me transform my life: The Writings of Nichiren Daishonin (letters by a Japanese buddhist monk to his followers in the 13th century), Maya Angelou: I know why the caged bird sings, Catherine Malabou: Ontologie de l'accident.

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