[INTERVIEW] Magdalena Blažević : "Ma langue est celle des bois, des rivières, des champs, des animaux"

L'écrivaine croate Magdalena Blažević nous ouvre les porte de ses inspirations, de son style et de son univers très singulier, où la poésie sublime la tragédie.

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[INTERVIEW] Magdalena Blažević : "Ma langue est celle des bois, des rivières, des champs, des animaux"

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12/3/2026
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Il y a des livres  comme ça qui, dès les premières lignes, nous agrippent et ne nous lâchent plus avant les derniers mots. Qui continuent de résonner, longtemps après la dernière page tournée et nous accompagnent au-delà de la lecture même. Porté par une maîtrise stylistique époustouflante et une écriture poétique vivante, À la fin de l’été, le fin premier roman de l’écrivaine née en Bosnie-Herzégovine Magdalena Blazević, appartient à cette catégorie. Si la guerre gronde, Ivana, la narratrice, s’attache à décrire son quotidien, les couleurs, sons, et ambiances du village bosniaque où elle grandit avec sa meilleure amie. Pourtant, cet été enchanté sera le dernier de sa vie, et c’est le fantôme de l’adolescente qui nous décrit ce monde absurde, traversé par une guerre à peine nommée comme telle. Profondément anti-militariste, "À la fin de l’été" s’impose comme un roman majeur de la littérature européenne contemporaine. 

Vous avez commencé votre carrière d’écrivaine par des nouvelles. Qu’appréciez-vous dans la forme courte ? Et qu’est-ce qui vous a menée au roman ?

Au fond, je suis une nouvelliste, même lorsque j’écris un roman. La nouvelle, comme forme littéraire, s’élève au-dessus du roman, tout comme la poésie ; ces formes représentent un vrai défi pour les écrivains car elles ne laissent aucune place à l’erreur, ni dans la structure ni dans la langue. Les chapitres de mes romans sont courts, fragmentés, poétiques ; ils peuvent souvent être lus indépendamment du reste du livre. Cependant, aujourd’hui, alors que j’écris mon cinquième livre, un roman, je peux dire que j’ai trouvé un espace pour raconter une histoire différemment, avec des phrases plus longues, des chapitres étendus, des personnages plus nombreux et une chronologie qui s’étire sur plusieurs décennies. Il m’a fallu beaucoup de recherches, d’efforts pour en arriver là, mais, après dix ans d’écriture, je suis prête. L’essentiel, c’est d’avoir une langue précise et métaphorique, ce qui peut sembler contradictoire, mais ne l’est pas.

Ce roman oscille entre réalisme et fantastique. Le fantastique vous offre-t-il une plus grande liberté pour aborder les thèmes qui vous tiennent à cœur ?

Avant de commencer réellement à l’écrire, j’ai dû me préparer aux discussions avec les membres de ma famille. C’était la première fois, presque trente ans après le massacre qui a eu lieu dans notre village, que nous en parlions, et c’était très émotionnel, très traumatisant. En tant qu’écrivain, il a été difficile de décrire les sentiments et le comportement d’un garçon de seize ans qui survit à une fusillade et découvre morts et blessés dispersés dans la cour, ou encore ceux d’une mère qui a perdu sa fille et s’inquiète maintenant pour son fils qui doit prendre soin des blessés. Bien sûr, j’ai mes propres souvenirs de ce jour ; le livre en est imprégné, mais j’avais aussi besoin du regard des autres. Après avoir enregistré leurs témoignages, j’ai fait une pause, peut-être un mois, pour pouvoir continuer. Je savais que je devais prendre du recul, être une narratrice objective, car l’objectif principal est d’écrire une œuvre littéraire, rien d’autre. Je ne pouvais pas choisir une manière précise d’écrire lorsque ma langue, liée à mon expérience et à mon lieu de naissance, était déjà sous ma peau. Elle a toujours été là, et l’histoire du roman « À la fin de l’été » était déjà écrite dans ma tête bien avant que je ne la couche sur le papier ; j’attendais simplement le bon moment pour la partager. J’aime profondément lire et écrire des textes qui se situent dans ces espaces liminaires entre fantaisie et réalité, des textes oniriques, fragmentés, emplis d’images poétiques. Je voulais raconter une histoire intime, explicite, qui serait trop brutale sans la poésie de la langue.

Votre écriture est traversée par la poésie, avec une attention particulière aux sensations et aux émotions, ce qui rend vos descriptions des scènes de guerre presque irréelles grâce à leur beauté évocatrice. Comment travaillez-vous sur votre style ?

En réalité, je ne travaille pas mon style de façon volontaire ; la lecture peut l’influencer, mais ma langue est celle des bois, des rivières, des champs, des animaux et des plantes du village où j’ai grandi ; j’y ai trouvé tout ce dont j’avais besoin pour raconter des histoires, pour écrire. Je suis très nostalgique, je ressens beaucoup de douleur et d’amour quand j’y pense, et je sais que mes souvenirs sont trompeurs, mais c’est positif pour l’écriture.

À la fin de l'été. Magdalena Blažević. Traduit du croate par Chloé Billon. Éditions Bleu & Jaune

D’ailleurs, la guerre elle-même est à peine mentionnée. Elle se devine à travers les touches que vous ajoutez, comme un peintre. Pourquoi avoir choisi cette approche dans votre roman ?

J’ai voulu raconter l’histoire, la préserver quelque part, d’une manière ou d’une autre. Oui, cette guerre en ex-Yougoslavie est l’un des thèmes centraux de ma littérature, mais ce qui m’intéresse, c’est son impact, celui qu’elle a eu – et a encore – sur les vies individuelles. Je crois que la vraie histoire se trouve seulement dans la littérature, non dans les livres d’histoire, qui regorgent de mensonges, où l’on trouve très souvent différents livres qui racontent différentes « vérités » sur les mêmes événements. Le roman « À la fin de l’été » est raconté du point de vue d’un enfant, une perspective plutôt innocente même dans cette situation extrême. Ivana est centrée sur elle-même et sa famille, elle ne dépasse pas ce cercle restreint, et passe toute la guerre dans deux villages. Être enfant durant la guerre était assez ennuyeux : pas d’électricité, pas de radio, pas de télé, ce qui nous a conduits vers les livres. Nous vivions davantage dans le monde des classiques russes que dans la pauvreté bosnienne qui nous entourait. Nous ne pensions pas aux ennemis, nous n’imaginions pas que quelqu’un viendrait frapper à notre porte ; il s’agissait de survivre à ces jours sombres.
Sa perspective est particulière car elle est morte ; elle est à la fois narratrice peu fiable et objective, ce qui m’a donné l’espace pour écrire d’une manière inhabituelle et créer une atmosphère singulière.

Votre roman a reçu de nombreux prix littéraires. Ont-ils eu un impact sur votre écriture ?

C’est mon premier roman, et je pense qu’il sera à jamais mon livre le plus cher, parce qu’il raconte l’histoire de notre famille, celle des moments les plus difficiles que nous ayons traversés, et cela fera toujours mal. Le prix du meilleur roman croate signifie énormément pour moi, tout comme chaque traduction du livre. Je suis reconnaissante que cette histoire vive ailleurs, hors de nous, et qu’elle parle une langue universelle.

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Retrouvez l'entretien en anglais :

You began your writing career with short stories. What do you like about the short form? And what led you to the novel?

In the essence, I’m a short story writer, even when writing a novel. Short story, as a literary form, stands above the novel, together with the poetry, as these forms are very challenging for writers in a way that there is no space for mistakes either in structure or language. The chapters of my novels are short, fragmented and poetic and very often can be read independently from the rest of the book. However, now, that I’m writing my fifth book, a novel, I can say that I’ve found a place where I can narrate a story in a bit different way, in longer sentences, longer chapters, with many more characters and time line that covers several decades. It took a lot of research, a lot of effort to be here, but now after ten years of writing I’m ready to do it. What is important is to have precise and metaphorical language, which can sound as contradiction, but it is not.

 

This novel oscillates between realism and the fantastic. Does the fantastic offer you greater freedom to address the themes that are close to your heart?

Before I actually started writing this novel, I had to prepare myself for the conversations I had with the members of my family. That was the first time, almost thirty years after the massacre in our village happened, that we talked about it, and it was very emotional and traumatic. It was very hard for me, as a writer to describe feelings and behavior of a sixteen boy who survives shooting and finds dead and wounded people all over the yard, or a woman who lost a daughter and now worries about son who has to take care of the wounded. I, of course, have my own memories of this day, the book is full of them, but I also needed other people’s perspectives. After I recorded their testimonies I took a break, maybe a month to be able to continue working. I knew I had to distance myself from the story, to be objective narrator, because the main goal is to write a good literature, nothing else.

I couldn’t decide to write in a specific way when my language that is connected to my experience and place of birth was already beneath my skin. It has been there since forever, and the story from the novel In Late Summer had been written in my head long before I actually put the words on paper, I just waited for the right moment to tell it. I really enjoy reading and writing prose that belong to those liminal spaces between fantasy and reality, that is dreamy, fragmented and full of poetic images. I wanted to tell intimate, explicit story, and it would be too brutal without poetry in language.

Your writing is carried by poetry, with a strong focus on sensations and emotions, which makes your descriptions of war scenes almost unreal because of their evocative beauty. How do you work on your style?

Actually, I don’t work on it on purpose, reading can influence it, my language is the language of woods, rivers, fields, animals and plants from the village where I grew up, and I found there everything I need to tell stories, and write literature. I’m very nostalgic, I feel a lot of pain and love when I think of it, and I’m aware that my memories are deceptive, but it is good for writing. 

Incidentally, war itself is barely mentioned. It is sensed through the touches you add, like a painter. Why did you choose this approach in your novel?

I was interested in telling the story, to preserve it somewhere and somehow, and yes, this war in the former Yugoslavia is one of the main themes of my literature, but I’m interested in the impact it had and still has on individual lives. I believe that the true history can only be found in literature, not history books that are full of lies, and very often there are different history books telling different “truths” about the same events.  

The novel In Late Summer is narrated from a child’s perspective which is pretty innocent even in this, extreme situation. Ivana is focused on herself and her family as she does not leave that small circle of people, and the whole war spends in two villages. Being a child during the war was pretty boring thing, there is no electricity, no radio, no TV which led us to books. We were rather spending time in a world of Russian classics than in Bosnian poverty that surrounded us. We did not think about enemies, we did not think anybody will ever come to our doors, but how to survive those ugly days.

Her perspective is specific because she is dead, and is at the same time unreliable and objective narrator which gave me space to write in an unusual way creating specific atmosphere.

Your novel has won numerous literary prizes, did they have an impact on your writing?

This is my first novel, and I believe it will forever be my dearest book, because it tells the story of our family, of a hardest time we experienced, and it will always hurt. The prize for the best Croatian novel means so much to me, as well as each translation of the book. I’m grateful that this story lives somewhere apart from us, and that it speaks universal language. 

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