[INTERVIEW] Aurélien Lemant : "La musique est la condition nécessaire à l’arrivage de mon écriture"

Poésie, heavy metal et création textuelle : un bien beau programme convoqué par ce petit ouvrage hybride, vibrant hommage à l'un des plus grands guitaristes tous les temps

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[INTERVIEW] Aurélien Lemant : "La musique est la condition nécessaire à l’arrivage de mon écriture"

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26/3/2026
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Saviez-vous que le groupe Black Sabbath est littéralement passé à deux doigts de ne jamais vraiment exister tel qu’il a existé ? Si Tommy Iommi, le guitariste, n’avait pas perdu le bout de l’annulaire et du majeur de la main droite dans un accident de travail, il n’aurait sans doute jamais eu ce jeu singulier, brutal et lourd à la fois, jamais eu la signature même du heavy metal (nous sommes un certain nombre à nous accorder sur le fait que Black Sabbath a inventé le heavy metal, mais c’est un autre sujet). Un accident dans une usine de métallurgie (on ne s’invente pas) et la face du monde de la musique ne sera plus jamais la même. Amateur éclairé de rock, et de pop culture, traducteur, metteur en scène et auteur de théâtre, Aurélien Lemant rend, avec ce titre entre poésie et biographie, un vibrant hommage à la musique, surtout au heavy metal, et à la créativité d’un adolescent de Birmingham devenu l’un des plus grands guitaristes du monde.

Comment est né cet objet textuel hybride, entre hommage au heavy metal, biographie de Tony Iommi et poésie en prose ? 

Je ne sais plus d’où provient l’eurêka, l’étincelle, le big bang ! Mais dès 2013 j’ai imaginé la couverture d’un livre qui s’intitulerait Les Doigts de Tony Iommi. Je relisais alors sans doute Nuage de Marc-Edouard Nabe, ouvrage hybride lui aussi, qui n’hésite jamais entre éloge, poème, ou chronique de la vie d’une main – en l’occurrence celle, brûlée, de Django Reinhardt. C’est un texte qui décide d’embrasser ces trois énergies-là, comme souvent chez Nabe quand il cesse de jouer au plus malin et de tirer à balles réelles sur les gens qu’ilé épingle. Or, à la lecture de Nuage, je reviens toujours à ce constat : autant Django est vraiment Django lorsqu’il part en vrille et franchit le Mach 3 de la musique, autant Tony Iommi, guitariste de Black Sabbath, n’est tout à fait lui-même que s’il joue lourd, lent, dur. Ralenti. Chargé. Que ces deux hommes aient connu la mutilation de leur main pour trouver chacun son style, l’un le jazz manouche, l’autre le heavy metal, cela ne laisse de me troubler. J’avais cette envie d’écrire là-dessus, entre évidence et besoin. Je ne souhaitais pas m’embarquer dans un remake du livre de Nabe version cuir noir et cheveux longs, cocaïne et amplis Marshall. Ma voile s’est vite orientée vers une radicalisation par la poésie. En écho verbal au heavy metal, à l’image du son de la guitare de Black Sabbath, tout devait passer par des mots incendiés. Des visions en cendre, plutôt que des nuages vaporeux.

Phrases scandées, paragraphes incantatoires, alternance de rythmes et de blancs, le livre fait penser à une partition. Est-ce un effet de mise en page esthétique ou cela correspond-il à votre intention ? 

Les graphistes en charge de ce livre aux éditions Le Feu Sacré, Thomas Bizzarri et Alain Rodriguez, ont respecté autant que possible la proposition originelle de mon tapuscrit. J’ai écrit les différentes phases du texte en fonction d‘impératifs divers (inspirations, urgences, frustrations, expérimentations, emportements, exercices méthodiques et fautes de frappe…), qui en ont impacté non seulement le style et la pensée, mais aussi le rythme et jusqu’aux modalités d’apparition sur la page Word. Il me semblait que telle idée devait se manifester sous forme de strophe pour que les gens découvrent le texte comme s’il fallait l’apprendre puis le réciter, ou que tel concept avait besoin d’exploser sur la page, à l’écart du paragraphe qui lui donnait naissance, tout ça pour les faire lire différemment, donc les faire entendre autrement. Ce ne sont pas des coquetteries, en tous les cas je ne les ai pas voulu comme ça, c’était des mises en scène de la parole dans l’espace. L’espace de la page, dans le contexte d’un livre. Mais une fois proférés à haute voix, pour des lecteurices, cela devient l’espace sonore. Je donne une possible indication de comment déchiffrer le texte, ce qui n’est pas sans rappeler une partition, vous avez raison. C’est un livre de poésie. Il faut donc qu’il soit dit, pas juste lu. On doit l’entendre tonner/grommeler/dégringoler, comme une ligne de guitare basse ou un accord de Tony Iommi. 

Avec cet ouvrage, vous parvenez à vous adresser tant aux puristes du metal qu’aux profanes ou curieux, comment avez-vous dosé votre écriture pour parvenir à parler à un large public ?

C’est une question très épineuse, ça, savoir à qui l’on s’adresse. Qu’allais-je apprendre à ceux qui savent déjà tout de Tony Iommi ou du metal ? Comment aller vers les novices sans les saouler de références et d’informations sur un sujet qui peut-être ne les intéressera pas ? Je crois rétrospectivement – maintenant que le bouquin a paru et qu’il a commencé à circuler – que la solution est précisément à chercher du côté du poème. La poésie, ça va faire le tri entre celleux qui aiment le hard rock, celleux qui aiment le lyrisme, celleux qui aiment les deux et celleux qui ne supportent ni l’un ni l’autre. On n’a pas besoin d’avoir étudié la discographie de Tony Iommi pour me lire, ça c’était mon prérequis. On peut même se passer d’aller écouter Black Sabbath après coup, c’est chacun qui décide. Et on n’a surtout pas besoin de s’y connaître en auteurs contemporains pour ouvrir un recueil de poèmes d’aujourd’hui. Parmi les gens qui m’ont fait les retours les plus étonnants, ce sont les lecteurices qui ont perdu un doigt ou un orteil, qui m’ont scotché. Des gens d’un âge un peu avancé, qui ont voulu lire Les Doigts de Tony Iommi non pour la musique ou pour la classification au rayon poésie de la librairie, mais parce que voilà aussi un ouvrage qui raconte ce qui se passe lorsque par accident on coupe un bout de notre corps. C’est moi-même ça que je voulais explorer.

Vous avez écrit de nombreux ouvrages sur la musique, de quelle manière le metal et le rock nourrissent-ils votre écriture ? 

Je crois que je resterai éternellement frustré de ne pas être devenu un critique rock ! Gagner sa vie en chroniquant des albums de Chuck Berry ou Depeche Mode, ça vaut plus que bien des Goncourt. La musique en général, surtout les musiques populaires, et le format de la chanson en particulier, du flamenco au hip-hop en passant par le reggae, ce que vous voulez, c’est ça qui nourrit ma vie, au même titre que les œufs, le café ou le maïs. Je crois ne pas pouvoir me tromper en estimant qu’on est très nombreux dans ce cas. Donc c’est ce qui nourrit mes livres, y compris quand ils traitent de science-fiction, de tarot de Marseille ou d’amour. Jusqu’aux articles que j’écris pour la presse, qu’il s’agisse de critiques de films ou de bandes dessinées. La musique est la condition nécessaire à l’arrivage de mon écriture. Paradoxalement, il m’a fallu des décennies avant de pouvoir écrire et écouter de la musique en même temps. 

Qu’est-ce qui vous a attiré dans ces genres musicaux au point de vous amener à écrire dessus ?

Le contraste entre les démonstrations de force – le volume osé, les larsens dégueulasses, les roulements de tambour comme avant une exécution puis les mitraillages qui s’ensuivent, les glapissements des divas ou leurs vociférations – et la prodigieuse mélancolie ou l’extrême joie, cette possibilité de danser en hurlant, de sauter en chantant. De marier les styles et les images plus que nulle part ailleurs dans la musique, selon moi.

Si vous aviez un top 3 des chansons ou groupes qui vous ont le plus apporté ? Que vous préférez ? 

Trois chansons, allez. 

1) This Is Hardcore, de Pulp. La pop ultime, au sens de ce qui se tient le plus au-delà, au sens de ce qui, parce que c’est ce qui vient en dernier, à la manière d’un couronnement, est ce que l’on perçoit en premier. This Is Hardcore ressemble à un mégamix (on disait ainsi dans les années 1990 qui ont accouché de ce morceau) de plusieurs chansons jamais écrites auparavant et qu’on croit pourtant toutes reconnaître. C’est une scène de sexe racontée tel un film noir, le récit d’un casting pour un snuff movie dont la pop culture est la victime, le tueur et le témoin, c’est l’écriture d’une chanson-culte découpée à la façon d’un scénario, le tout avec les armes de l’Angleterre : le sample rayé de cuivres froids et profonds, des cordes comme des pétroliers se vidant sur la plage sous un soleil trop bleu pour encore croire aux aurores, deux ou trois pianos internés dans des hôpitaux gothiques, de la cymbale comme on reçoit une gifle, des guitares abîmées qui n’ont rien à faire là et qu’on entend donc plus que tout au monde. Je peux trouver plus beau, mais pas meilleur. Ou l’inverse, je ne sais plus.

2) Baba O’Riley, des Who. Le rock devient une odyssée dans ta propre vie, prise à l’envers, de la mort vers la naissance, depuis le nec plus ultra des synthétiseurs du début des années 1970, jusqu’à un antique violon de bal irlandais, après avoir rencontré un quatuor au milieu, avec piano poussiéreux et batterie phacochère, un ange qui beugle comme un marin et un barbu qui pleure comme une jeune fille. Sur la pochette de l’album, les Who remontent leur braguette après avoir pissé contre un monolithe crépusculaire au creux d’une vallée, semblable à un terrain vague. Le monde est mort mais le corps poursuit sa marche. C’est 2001 de Kubrick, cette chanson. De l’ordinateur jusqu’au crin d’un cheval frotté à toute vitesse sur des intestins de mouton. C’est un pogo ou une élégie ?

3) Hard Time Killin’ Floor Blues, de Skip James. Le timbre d’un spectre. Après avoir entendu chanter Skip James, on sait à quoi ressemble un fantôme. C’est un long ululement qui épouse les contours d’une mélodie. La voix se garde bien de céder à la plainte, on croirait qu’elle sourd d’un tronc d’arbre, elle ne juge pas, tout se contente d’être terrible. Bob Dylan annonçait des temps nouveaux ou décrivait à quoi ressemblerait la société une fois passée l’Apocalypse. Skip James se contente de dire que ça va être de pire en pire. On ne peut pas lui donner tort. Dans ma perception des choses, cet homme seul sur une guitare, c’est le creuset pour le heavy metal. Je ne m’imagine pas Black Sabbath sans le blues d’un Skip James ou d’un Bukka White. Ce que le hard rock a apporté au blues, c’est un porte-voix. Sous la forme d’un ampli poussé au-delà du supportable. J’aimais trop le blues pour ne pas être sensible à ce qu’il en reste dans le metal. Le poids d’un boulet de forçat, de l’éther tout autour.

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