[INTERVIEW] Denis Infante : "Ce que je voulais, c’était décrire un monde à hauteur d’animal"

Il y a des livres, comme ça, auxquels on ne s’attend pas. Où, dès les premières lignes, l’on sait qu’il y aura un avant et un après dans notre paysage de lecture. « Rousse ou les beaux habitants de l’univers » en fait partie. Échange avec Denis Infante, l’auteur derrière les aventures de cette renarde mystique et courageuse. 

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[INTERVIEW] Denis Infante : "Ce que je voulais, c’était décrire un monde à hauteur d’animal"

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27/3/2024
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Il y a des livres, comme ça, auxquels on ne s’attend pas. Où, dès les premières lignes, l’on sait qu’il y aura un avant et un après dans notre paysage de lecture. « Rousse ou les beaux habitants de l’univers » en fait partie. Conte initiatique écrit à hauteur d’animal, ce texte  raconte le périple d’une jeune renarde, contrainte de quitter son territoire à cause de la sécheresse. Les détails de son histoire, les rencontres qu’elle fera et qui seront décisives, vous n’avez pas besoin de les connaître. Ce court conte merveilleux à portée écologique ne supporterait pas le moindre dévoilement tant sa structure est ciselée et délicate. Porté par une langue poétique unique, un sens du rythme incantatoire, « Rousse » est un livre majeur, superbe et inspirant. Un livre fort, beau et incontournable, de ceux que l’on ne croise pas souvent tant le souvenir qu’ils en laissent perdure. Rencontre avec Denis Infante, l’auteur derrière les aventures de cette renarde mystique et courageuse. 

Qu’est-ce qui vous a amené à l’écriture, vous qui venez du cinéma et du théâtre ?

Mon passage dans le monde du cinéma fut très bref, le temps de quelques courts-métrages, ceci pour différentes raisons, l’une en particulier étant qu’il fallait absolument « monter » à Paris pour avoir la moindre chance de percer dans ce métier. Ce qui m’était rigoureusement impossible. Le théâtre : salle, rue, cirque, a été longtemps, et est encore, une grande source d’énergie et d’inspiration, autant par les œuvres sur lesquelles j’ai pu travailler en tant que metteur en scène et/ou régisseur (notamment lumière et plateau), que par l’aventure humaine qu’il implique. Répétitions, représentations et tournées. Mais, je ne peux pas dire qu’il m’a « amené » à l’écriture, puisque ce sont des activités artistiques que j’ai toujours menées en parallèle. Étrangement, sinon une suite dialoguée « Le songe d’une nuit d’hiver », je n’ai jamais écrit pour le théâtre.


Comment « Rousse » a vu le jour ? Qu’est-ce qui a guidé votre écriture vers cet univers ?

Je dirais que Rousse ou les beaux habitants de l’univers, a vu le jour de la même façon que mes autres romans. Une phrase, une vague idée, parfois une image mentale suffit à lancer la machine. Après, il m’est impossible d’abandonner en route. J’aurais alors l’impression de trahir mes personnages. Et surtout, j’aurais trop peur que cela devienne une sorte d’habituation à la velléité. Un danger toujours présent dans cette activité, cette discipline. Il est si facile de remettre à plus tard, cette phrase, ce paragraphe, cette description trop ardue. Le métier d’écrivain n’a rien de glamour… il consiste à rester assis sur une chaise plus ou moins confortable en espérant que viennent les mots. L’univers de Rousse est en quelque sorte né de lui-même, l’univers est aussi un personnage. Je ne doute pas que les problèmes qui touchent l’ensemble des vivants à cause des activités humaines, que font courir à l’ensemble du vivant nos sociétés extractivistes, aient influencé mon récit. Le titre de travail était « Le nuage de Tchernobyl ». Pourtant, ce que je voulais avant tout, c’était décrire un monde à hauteur d’animal.


Comment avez-vous travaillé votre style pour créer cette langue, cet univers multiple, cette espèce de conte à plusieurs niveaux de lecture ?

Je ne peux pas dire que je « travaille » mon style. Je travaille surtout le rythme, la musique et bien sûr ce qu’on pourrait appeler le lexique. Le style fait partie intégrante de l’écriture, c’est l’histoire racontée, les personnages mis en scène qui impliquent le style. Je parle d’histoire dans la mesure où je cherche d’abord et avant tout à raconter des histoires, plus qu’à faire « œuvre » littéraire. Que l’on puisse trouver dans l’univers de Rousse et dans la langue utilisée, plusieurs niveaux de lecture, est en quelque sorte indépendant de ma volonté. Je veux dire que je me suis avant tout appliqué à créer un monde et surtout de personnages évoluant dans ce monde. J’ai toujours attaché une grande importance aux personnages. Et à la lumière.

 
Cette langue, cette syntaxe, est-ce propre à cet écrit ou avez-vous l’intention de les déployer encore plus ?

Oui, propre à cet écrit. En espérant que l’on ne retiendra pas uniquement cette distorsion de la langue dans ce texte. Je n’écris pratiquement qu’à la première personne du singulier. Rousse fait, tout au moins pendant une bonne partie du récit, exception à cette règle. J’ai eu l’impression tout au long de l’écriture de me confronter à cette contradiction impossible à résoudre. Comment peut-on voir, comprendre, interpréter le monde avec l’esprit d’un animal, de plusieurs espèces animales ? Autrement dit, comment échapper à l’anthropomorphisme en utilisant le langage humain ? Je répondrais, impossible, et c’est peut-être cette tentative, malgré tout, qui donne son étrange voix à mon texte.


Quelles sont vos inspirations, spécifiquement pour ce livre ?

Giono, bien sûr, « Le chant du monde » est aussi un dangereux voyage le long d’un fleuve. Tolkien, le nom du bois natal de Rousse lui est emprunté, Cormac McCarthy, pour La route de pure terreur, Ursula Le Guin, pour la complexité et la beauté de son écriture. Pour dire la mort, elle a cette formule extraordinaire : « Allez à l’ouest, vers le levant. », ce qui pourrait être une sorte de résumé de Rousse. Et Rimbaud, pour l’inatteignable ! Et tant d’autres, qui sont plus un substrat sur lequel cultiver mes propres mots, et d’une certaine façon, ma propre vie, qu’une inspiration au sens premier.

Rousse ou les beaux habitants de l'univers. Denis Infante. Editions Tristram.


Vous êtes à la fois proche de certains genres, post apocalyptique, conte, roman d’apprentissage, et très éloigné par l’unicité de votre écriture, comment percevez-vous votre texte ?

Quelqu’un (Henri-Charles Dahlem) a parlé d’un roman « postapocalyptique ultime », puisque les humains ont disparu. Et le temps écoulé depuis leur disparition, de la grande catastrophe dont on ne sait rien, n’est pas donné. Peut-être des centaines, des milliers d’années, durant lesquelles le monde animal a évolué, muté peut-être, en tout cas créé ses propres légendes, affronté ses propres terreurs. Inventé aussi, sa ou ses civilisations. Et oui, sa propre culture.Et pour ma part, son propre récit.


C’est votre premier roman, avez-vous l’intention d’en écrire d’autres ? Dans quels univers ?

Mon premier roman « édité », et loin d’être le premier écrit. Certains ont été auto-édité, mais ceci est une autre histoire. Peut-être, le plus douloureux de cette longue invisibilité, n’est pas tant de ne pas être édité, mais que ces personnages que j’ai portés en moi, parfois longtemps, que je me suis ingénié à rendre beaux, et tendres, et humains et aimants (ou tout l’inverse pour certains) n’ont pas accédé à la lumière. Je tiens à rendre aux éditions Tristram, Sylvie Martigny et Jean-Hubert Gailliot, tribut à leur soutien sans faille, leur obstination à faire vivre mon roman et à leur bienveillance. Parce qu’il n’est pas toujours facile d’entrer dans la lumière. Depuis Rousse, j’ai terminé un autre roman qui se passe de nos jours. Le narrateur est un adolescent vivant dans une petite ville de la côte atlantique. Je n’en dirai pas plus. Je me débats actuellement avec une sorte de roman d’anticipation (il me semble), mais le combat est féroce et nul ne peut dire qui va le gagner, de lui, ou de moi.


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