[INTERVIEW] Anouk Lejczyk : "Ce qui me percute le ou les sens, c'est peut-être ça, le jaillissement du poème"

Drôle d’association, la poésie et le travail forestier ? À la lecture du magnifie texte de l’autrice Anouk Lejczyk, elle semble toute naturelle. Plus que naturelle, évidente. Ni roman ni recueil, ce livre hybride dessine une réalité dure, marquée par la rudesse des éléments, et des conditions de travail parfois difficiles.

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[INTERVIEW] Anouk Lejczyk : "Ce qui me percute le ou les sens, c'est peut-être ça, le jaillissement du poème"

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8/11/2023
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Drôle d’association, la poésie et le travail forestier ? À la lecture du magnifie texte de l’autrice Anouk Lejczyk, elle semble toute naturelle. Plus que naturelle, évidente. Ni roman ni recueil, ce livre hybride dessine une réalité dure, marquée par la rudesse des éléments, et des conditions de travail parfois difficiles. Et pourtant ! Tant de beauté se dégage des images évoquées par une artiste qui manie autant les mots que la scie, cassant définitivement l’image des poètes enfermés dans leur posture de fragiles créatures.

Quel est, dans ses grandes lignes, votre trajet ? Qu’est-ce qui vous a menée à l’écriture et aux travaux forestiers ?

Dans les grandes lignes : une alternance entre scolarité et voyages, travaux au bureau et au grand air. J'ai fait des études de lettres et les beaux-arts, ensuite j'ai voyagé et bricolé des documentaires. Au bout de quelques années, je me suis rendue compte que je me sentais empêchée par le medium vidéo et sa technologie, qu'il était temps de m'avouer que j'avais simplement envie d'écrire. Je me suis inscrite au master de création littéraire de Paris 8, en 2017, et c'est là que j'ai commencé à écrire mon premier roman, Felis silvestris. C'était un challenge pour moi, d'écrire une forme longue, alors que j'avais toujours tenu des carnets et écrit des formes brèves, plus ou moins assimilables à de la poésie. Mes voyages m'avaient beaucoup menée en forêt : j'avais appris à reconnaître les arbres et leurs usages dans différentes langues, mais j'étais incapable de nommer la plupart de ceux que je croisais en France. Alors je m'y suis collée, pendant l'écriture de Felis. Mais une question en appelant une autre, j'ai eu besoin de mieux comprendre comment nos forêts étaient gérées, qui étaient les personnes qui y travaillaient, etc. Lors d'une résidence dans les Ardennes en 2021, j'animais un atelier d'écriture sur les forêts dans une classe de primaire, et j'ai fait venir une garde-forestière pour qu'elle nous parle de son métier. J'ai eu un genre de déclic, je me suis dit que c'était résolument de ce côté-là que j'avais envie d'observer les choses. L'étape suivante a logiquement été de me former au bûcheronnage !


Quel lien entretenez-vous à la nature ?

Cette notion, largement mise en branle par les travaux de Descola, est problématique en soi, en ce qu'elle instaure une vision du monde séparée (les humain·e·s d'un côté, la nature de l'autre) et a légitimé une exploitation glaçante de ladite nature. Pour autant, c'est dans cette cosmologie occidentale que nous vivons, et j'ai moi aussi grandi avec ce mot : nature. Ça a d'abord été pour moi les champs de monoculture de blé et de tournesol, principalement, sur la route pour aller chez mes grands-parents, eux-mêmes agriculteur et agricultrice retraité.es dans l'Ain. Toutes ces choses qui poussaient, c'était ça la nature. Mais ce n'était pas un mot qu'on prononçait beaucoup dans mon entourage : on allait à la montagne ou à la mer, à la rivière ou au bois. Il n'y avait pas de grands discours, pas de fascination. Juste un réel plaisir à se promener dehors, à s'occuper du jardin. J'ai gardé, je crois, ce rapport-là, très simple : il y a différents dehors et différentes manières d'y être. Pas d'essentialisme. Le fait d'avoir côtoyé, plus tard dans mon parcours, des paysan·ne·s dans différents endroits du monde, m'a confortée dans cette idée que nous étions des êtres qui habitons des lieux, avec lesquels nous interagissons selon nos croyances et nos besoins. J'aimerais parfois avoir un esprit plus scientifique pour mieux comprendre et retenir toutes ces relations entre les êtres, mais mes trous de compréhension et de mémoire me permettent peut-être d'activer une autre partie de mon cerveau, celle qui raconte des histoires...


Comment avez-vous fait le choix de la poésie ? De cette forme, particulièrement, très vivante et imagée ?

Merci de nommer ça « poésie », à rebours de l'étiquette « roman » ! Par goût du moindre effort, peut-être ? Cette écriture ressemble à mon « mode par défaut », quand je prends des notes. Faire de vraies phrases et de vrais paragraphes, c'est plus fatiguant. Ce qui n'exclut tout de même pas un réel re-travail de contenu, de versification et montage. Aller à la ligne me permet de rythmer, de faire retentir des segments, de créer des effets comiques parfois... Cette forme est vraiment proche de ma musique intérieure, de la manière dont je découpe des morceaux de langage et des détails du monde autour de moi. Je suis contente d'avoir pu publier un livre sous cette forme, car c'est celle qui ressemble le plus à ma manière de percevoir le monde, tac tac comme dit le sylviculteur qui m'apprend à affûter ma lame de débrou.


Comment nait un poème ? A quel moment savez-vous qu’une idée va devenir un poème ?

Que de grandes questions ! Je crois qu'il n'y a pas vraiment « d'idées » mais des scènes que j'ai notées, comme des petites unités spatio-temporelles. Dans chacune d'elles, il y a des éléments saillants : la gouaille de tel ou tel personnage, un animal qui passe par là, un truc qui me passe par la tête, une explication intéressante sur un sujet forestier ou cynégétique, parfois un entremêlement de tout ça. C'est donc au moment de la prise de note que ça se joue : je relève ce qui me percute le ou les sens. C'est peut-être ça, le jaillissement du poème. Ensuite, le travail d'écriture reconstruit plus proprement la scène. Les titres de mes textes (ou « poèmes », si vous voulez), qui sont venus a posteriori, donnent aussi une indication de ce qui fait unité, parfois avec un décalage malicieux. Mais surtout, c'est le montage qui permet aux textes d'exister : comme dans un jardin ou une forêt, les individus n'ont pas d'existence autonome, c'est la manière dont ils s'accompagnent qui leur offre plus ou moins de vigueur. Dans le re-travail avec mon éditeur et Isabelle Aupy, on n'a pas hésité à élaguer : couper les redondances, les passages inutilement techniques, les blagues avec moi-même... pour faire entrer la lumière.


Comment travaillez-vous ? Avez-vous des secrets d’écriture à partager ?

Je pars du principe qu'on n'est pas là pour se faire du mal, alors dès que ça chauffe, j'arrête. Je peux écrire un peu partout, un peu tout le temps, je suis très adaptable – en langage forestier, on dirait que j'ai une large amplitude écologique. Mais le moment que je préfère, c'est la réécriture : là, je deviens vraiment obsessionnelle. Pour Copeaux de bois, j'étais en résidence à l'abbaye d'Ardenne, ça tombait bien. J'étais censée bosser sur mon prochain roman, mais finalement ça a pris absolument toute la place. Je me réveillais très tôt et je n'arrivais pas à m'endormir le soir, et j'en voulais presque à mon éditeur de ne pas avoir avancé de son côté pendant les quelques heures de nuit qu'il restait. (Il va l'apprendre en lisant cet entretien, alors j'insiste sur le « presque ».)


Quelles sont vos inspirations, les figures qui vous portent ?

Clairement, en amont de Copeaux, il y a eu Joseph Ponthus (que je cite quelque part, d'ailleurs) : je l'avais entendu dans un entretien radiophonique lors d'un trajet seule en voiture, de retour des Ardennes justement, et ses mots m'avaient parlés intimement. J'ai ensuite lu À la ligne, pareil, j'ai adoré sa sincérité, son humour, la nécessité de la forme du texte, et l'accès privilégié à ces mondes souvent nocturnes, d'où émergent quantité de produits que nous consommons a-consciemment. Ce rapport à la production, c'est le même qui a guidé mon envie de me former au bûcheronnage et de le documenter. Je pense que nous souffrons profondément de ne pas savoir d'où viennent tous ces objets qui nous entourent, Internet, l'électricité, l'eau qui sort de notre robinet. Je pense que ça nous rend collectivement folles et fous. Le chercheur en littérature Jean-Christophe Cavallin en parle très bien dans Valet noir, un essai qui m'a bouleversée, où il repose la question sartrienne d'à quoi sert la littérature aujourd'hui, dans notre contexte de dérèglement intense du climat et de la vie terrestre. Je pense qu'il m'a aidée à comprendre où je voulais me situer – un pont. L'anthropologue Charles Stépanoff, dont j'ai suivi un séminaire en auditrice libre à l'EHESS il y a quelques années, m'a également beaucoup stimulée, au sujet de la chasse – une somme de travail impressionnante qu'il a publiée dans l'Animal et la mort. Les paradoxes qu'il soulève dans nos relations aux animaux, entre exploitation et protection, me paraissent transposables quasiment à l'identique au sujet des forêts. Sur un plan plus littéraire, j'admire aussi la profondeur de Lucie Taïeb, son cheminement fluide entre traduction, poésie, romans et essais, la manière dont ses hantises y circulent, et la grande beauté de son style. Il y aurait bien-sûr d'autres personnes à citer, celles qui œuvrent dans une courageuse discrétion, en littérature comme dans les sous-bois... mais je parle déjà d'une partie d'entre elles dans mes Copeaux.


Les éditions du Panseur

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