[INTERVIEW] Les Argonautes

Maison d'édition fondée par l'éditrice Katharina Loix van Hoof, Les Argonautes offrent de partir en voyage à la rencontre de la littérature européenne.

[INTERVIEW] Les Argonautes

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28/3/2022
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Maison fondée par l'éditrice Katharina Loix van Hooff, Les Argonautes proposent de partir à la rencontre de la littérature européenne. Par les titres qui seront publiés, à raison d'une dizaine par an, mais également par l'intermédiaire d'une plateforme inédite qui permettra de naviguer de pays en pays, genre en genre, de relier les lieux aux mots. Ancrée sur des valeurs de partage, ancrée dans le réel de l'époque, Katharina Loix van Hoof nous emmène en voyage.

©Ivan Isker

Comment est né ce projet hybride, entre édition et prescription littéraire ?

Cela fait vingt ans que je travaille dans l’édition en tant qu’autrice, agente littéraire et éditrice. J’ai toujours aimé défendre les livres, les auteurs et la lecture. Je suis moins orientée vers la niche, où de très belles choses se font, mais pour moi la littérature a aussi besoin d’être lu. Et elle a besoin de temps pour s’imposer auprès d’un public. Dès le début, l’engagement des Argonautes était donc de rendre la littérature européenne accessibles et visible dans la durée. Aujourd’hui, les lecteurs passionnés sont statistiquement de plus en plus rares et de plus en plus âgés. Les habitudes culturelles ont changé. Il me paraissait important de ne pas simplement publier de la littérature venant des quatre coins de l’Europe, mais de proposer de nouvelles manières de la découvrir et de renforcer le lien avec le public.

Je voulais mettre en avant la qualité et le foisonnement de la création littéraire en Europe

J’ai donc eu le désir de concevoir un endroit accueillant, la plateforme des Argonautes, qui se consacre aux grands romans européens en donnant la parole aux experts. Notre carte interactive permet une vue d’ensemble des traductions actuelles en langue française. Nos recommandations et articles sont relayés sur les réseaux sociaux pour que tout le monde puisse facilement y accéder.

Comment avez-vous eu l’idée de cette plateforme ?

D’un point de vue stratégique, je voulais mettre en avant la qualité et le foisonnement de la création littéraire en Europe. Il me semblait important de familiariser davantage le public avec les différentes cultures européennes afin de casser les barrières et d’attirer une communauté d’intéressés avant même de publier le premier livre.

Du point de vue de l’incorrigible idéaliste que je suis, j’avais envie de construire un lieu de rencontres, de rassembler les experts, les libraires et les lecteurs, autour de cette passion pour une création venant d’ailleurs. La « littérature européenne » se constitue d’un foisonnement d’influences et de tendances les plus diverses. Au lieu d’essayer de la définir, il semble donc plus adapté de l’aborder au moyen d’un échange continu sur une plateforme qui se veut participative, interactive et évolutive. Réfléchir ensemble sur cet espace culturel partagé qui est l’Europe, sur la façon dont la transmission des savoirs se fait d’un pays à l’autre, d’une littérature à l’autre, me paraît un exercice riche et important. À mes yeux, placer un roman sur la carte ne permet pas uniquement de réunir à un seul endroit les publications éparpillées chez les différents éditeurs. Présenter une traduction littéraire dans son contexte culturel, historique et géographique rend aussi sa lecture plus accessible. Nous souhaitons que la plateforme des Argonautes soit une véritable porte d’entrée. Et mon humble espoir est qu’elle deviendra à terme une sorte d’archive du patrimoine éditorial européen.

L’idée de l’Europe, d’une culture, d’une histoire et d’un intérêt commun est importante à rappeler

Que va-t-elle apporter aux lecteur·ice·s en termes de prescription littéraire ?

La Carte des Argonautes va répertorier des romans européens qui nous semblent emblématiques et importants. Notre choix est volontairement subjectif, ce qui en fait une vraie recommandation. Nous ne prétendons pas effectuer un travail représentatif ou même exhaustif. La carte est un outil de recherche qui permet aux lecteurs de trouver des titres spécifiques selon l’endroit où joue leur histoire. Ça aussi c’est évidemment quelque peu subjectif et parfois difficile à déterminer. Mais il s’agit d’un moyen simple et pragmatique, si vous voulez d’un prétexte, pour parler de la littérature. Et en passant cela propose aux libraires de réaliser une table thématique, aux bibliothécaires de satisfaire une demande précise et aux traducteurs et autres spécialistes de parler de leur travail. Le but sera de contribuer à la diversité du paysage éditorial et de prolonger la durée de vie de ces belles traductions qui, par leur finesse, leur universalité et leur originalité ont pu traverser les frontières. 

L’ampleur de l’offre de la plateforme dépendra naturellement de la participation des utilisateurs. Nous espérons pouvoir compter sur les professionnels et experts et aussi sur des partenariats avec des éditeurs et les institutions culturelles. Pour l’instant le projet est très bien accueilli. Et c’est un vrai plaisir pour notre petite équipe de pouvoir échanger quotidiennement avec les spécialistes de chaque pays, avec les auteurs, les traducteurs et les éditeurs, et de pouvoir présenter cette littérature si variée.

Nos traductions vont venir de l’Europe entière, ce qui inclut la Russie, la Turquie et va jusqu’à la Géorgie.

Pourquoi cet intérêt pour la littérature européenne ?

Je suis née à Berlin. J’ai vu le mur de Berlin tomber. De mon point de vue, l’idée de l’Europe, d’une culture, d’une histoire et d’un intérêt commun est importante à rappeler. Elle était suffisamment puissante pour restituer une certaine stabilité après la Seconde Guerre mondiale, mais aussi après l’effondrement de l’Union soviétique. L’échange, la remise en question des préjugés, le fait d’aller découvrir et lire l’autre au lieu d’ériger des murs a pour moi un sens profond. 

En accompagnant chez Gallimard de grands auteurs européens comme Orhan Pamuk, Bernhard Schlink, Ludmila Oulitskaïa, Peter Esterhazy, Herta Müller, Erri de Luca et Jon Kalmann Stefansson pour n’en nommer que quelques-uns, j’ai été témoin du foisonnement d’une production surprenante, forte, incisive et pour moi essentielle. J’ai envie de transmette ma fascination pour cette création à mon goût trop souvent poussée à la marge. Parmi les romans étrangers publiés en France, 76 % sont traduits de l’anglais. Or la littérature, même la littérature américaine ou française, n’existe que par ricochets. L’échange, les influences entre les différentes approches, les résonances sont primordiales. Pour moi, il se présente là une belle opportunité de démontrer l’importance et le potentiel de la littérature européenne.

Qu’est-ce qui vous a amenée à fonder votre propre maison ?

Après mon expérience en tant que responsable du service littérature étrangère aux éditions Gallimard, j’étais à la recherche d’un nouveau poste. En rencontrant beaucoup de professionnels, je me suis fait une bonne idée de ce qu'était le paysage éditorial et de ce qui manquait à mes yeux en littérature étrangère. Quand un investisseur m’a proposé de créer une maison d’édition, mon rêve s’est réalisé. Mais je savais aussi que c’était un travail immense qui d'après moi ne vaut la peine uniquement si le public est au rendez-vous. J’ai donc eu l’inspiration de la plateforme avec sa carte interactive. Quand l’investisseur s’est retiré du projet, c’était au début de l’épidémie du Covid et les librairies étaient fermées, j’ai décidé de continuer seule. Je suis d’une nature optimiste. Mais je suis également convaincue qu’il y a un énorme potentiel.

Quelles vont être les grandes lignes de votre positionnement éditorial ?

Nos traductions vont venir de l’Europe entière, ce qui inclut la Russie, la Turquie et va jusqu’à la Géorgie. Je n’exclus pas à terme d’étendre notre champ d’intérêt et de publier par exemple des auteurs israéliens ou des livres qui réfléchissent sur l’histoire coloniale par exemple. Mais le lien avec l’Europe doit être évident. Le premier ouvrage paraîtra en janvier 2023. Puis nous allons progressivement augmenter la production pour atteindre un rythme de 10 à 12 titres par an.

Pour la première année de publications, j’ai acquis six romans venant des quatre coins de l’Europe. Le premier est un roman néerlandais d’une autrice assez reconnue à l’international avec une voix tout à fait singulière que j’ai eu immédiatement envie de faire découvrir au public français. Puis j’ai obtenu les droits d’un roman croate très ambitieux qui nous plonge dans une enfance bouleversée par la cruauté et l’instabilité de cette Ex-Yougoslavie au bord de l’effondrement. L’écrivain est une star dans son pays, et je suis sûre qu’il ira très loin. Je publierai aussi une poétesse danoise qui livre un premier roman particulièrement spectaculaire, une critique féroce du capitalisme à travers le très beau récit de la vie d’un couple dont l’existence est marquée de rêves brisés et de courts instants de bonheur. La ligne éditoriale a donc pris forme très concrètement avec des auteurs européens déjà hautement reconnus à l’international, ambitieux sur le plan littéraire, et qui offrent un vrai plaisir de lecture.

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