[INTERVIEW] Victor Santos : "Fahrenheit 451 est plus que jamais d'actualité"

Le futur est-il écrit, par les grands noms de l'anticipation ? L'adaptation du roman de Ray Bradbury par l'illustrateur Victor Santos ne peut que soulever la question !

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[INTERVIEW] Victor Santos : "Fahrenheit 451 est plus que jamais d'actualité"

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30/7/2026
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Publié en 1953, "Fahrenheit 451" décrit, comme beaucoup de grands classiques de l'imaginaire, un univers qui annonce quelques grandes lignes de notre époque actuelle. Etrange comme les écrivains d'anticipations avaient bien anticipé (on espère tout de même parfois que notre futur ressemblera plus à celui de Becky Chambers, mais peut-être est-ce trop demander) les travers de nos systèmes et la bêtise de nos dirigeants. À l'heure des bannissements de livres aux Etats-Unis et de la destruction de livres pour l’utilisation mortifère de l’iA, la lecture de Fahrenheit 451 ne peut qu’alerter... L'illustrateur Victor Santos s'est emparé des mots de Ray Bradbury pour leur donner une nouvelle vie, une incarnation en planches à l'architecture nerveuse. Sous son trait, entre hommage à la pop culture et recherche graphique, la dictature de cette société  imaginaire (pour l’instant) s'incarne d'une manière encore plus glaçante.

Comment avez-vous choisi les scènes du livre pour construire le script de la bande dessinée ?

J'avais lu quelques adaptations de romans classiques, et la plupart ne me plaisent pas, car leurs créateurs semblent s'être contentés de copier-coller des extraits des romans. Je me suis inspiré des exemples où ces adaptations fonctionnaient en tant que véritables romans graphiques. Je pense qu'il était nécessaire d'être vraiment fidèle à l'œuvre originale tout en apportant la richesse des ressources narratives de la bande dessinée. J'ai structuré l'histoire de la même manière que le roman original, en trois grands blocs, et j'ai sélectionné les scènes clés avant de commencer à déterminer combien de pages j'allais consacrer à chacune d'elles. L'avantage d'être le seul auteur, c'est que ça m'a permis de réécrire à chaque étape du travail (crayonné, encrage, couleur) pour éviter les redondances.

Travailler sur une adaptation est-il plus difficile que créer quelque chose à partir de zéro ? Comment avez-vous abordé ce travail, connu dans le monde entier ?

Je travaille actuellement sur l'adaptation des albums BD Requiem Le Chevalier Vampire de Pat Mills en manga, et comme ce fut le cas avec Fahrenheit, c'est bien plus difficile d'adapter que de repartir de zéro. Mais on ressent la pression. L'une de mes décisions les plus fortes a été de refuser d'utiliser ce qu'on appelle les « cartouches de texte », alors même que j'aime la prose de Bradbury — je n'ai utilisé que des dialogues. L'une de mes règles était : si je pouvais exprimer quelque chose par l'image, je supprimais le texte. C'est très difficile de se résoudre à couper quoi que ce soit, et je me sens comme un blasphémateur en réécrivant le maître, mais comme je le disais, quand on travaille avec un medium différent, il faut s'y adapter.

Votre utilisation du cadrage et de l'ombre rappelle le travail de Frank Miller. Est-il une référence pour vous ? Quels artistes et peintres vous inspirent ?

Frank Miller est une influence très forte, même si c'est peut-être moins perceptible dans cette histoire, car je n'ai pas utilisé de clair-obscur extrême comme dans d'autres de mes œuvres. Mais Miller est un artiste qui m'a profondément influencé, notamment dans ma façon de narrer et dans ma volonté d'aborder chaque œuvre différemment, en fonction de ce que l'histoire exige. Dans cette optique, d'autres auteurs américains comme Matt Wagner, Tim Sale et Bruce Timm m'ont également beaucoup apporté. Mais je me considère comme ayant des goûts internationaux, et je peux citer des auteurs de bande dessinée comme Hugo Pratt, Enrique Breccia et Jordi Bernet, ou des auteurs de manga comme Akira Toriyama, Goseki Kojima et Osamu Tezuka. Je fais partie de l'une des premières générations à avoir pu profiter de bandes dessinées du monde entier, auparavant totalement inaccessibles, et je trouve ça merveilleux. J'essaie de me tenir au courant des tendances actuelles, de trouver de nouvelles sources d'inspiration et d'apprendre d'elles.

Vous évoluez dans des univers très différents, avec un fort ancrage dans l'imaginaire. Qu'est-ce qui vous attire dans ces mondes et leurs codes ?

Je me sens très à l'aise avec les genres classiques comme l'aventure, le fantastique, la science-fiction et le roman noir, car ils s'appuient sur les connaissances préalables du lecteur. Il existe une tradition dont on peut tirer parti, en jouant avec les attentes pour mieux les déjouer. Il y a des thèmes qui m'intéressent profondément et que j'ai pu retrouver dans différents genres populaires : les individus confrontés à un système corrompu, le fonctionnement de la morale quand il faut prendre des décisions cruciales, ou encore les anciens systèmes cédant la place à de nouveaux mondes. Même s'ils semblent n'avoir rien en commun, il existe des parallèles entre Montag et, par exemple, mon personnage préféré, Black Kaiser, issu de mes romans graphiques Polar publiés chez Dark Horse : ce sont tous deux des individus isolés, marginalisés et lassés d'un système corrompu.

Vous vous chargez généralement du dessin, du scénario et de la couleur. Pourquoi aimez-vous travailler ainsi ?

J'ai eu la chance de travailler de toutes les façons possibles : j'ai dessiné des scénarios écrits par d'autres, et j'ai aussi écrit pour d'autres artistes, mais ma formule préférée est définitivement d'être un auteur complet. C'est très difficile de tout faire, mais cela permet d'établir une communication unique et intime avec le lecteur. Mes bandes dessinées préférées sont généralement l'œuvre d'un seul individu. Concrètement, c'est aussi très pratique, parce qu'on peut retravailler son œuvre à la volée, réécrire et redessiner jusqu'à ce que tout soit parfait. C'est quelque chose que je ne pourrais pas me permettre en écrivant pour quelqu'un d'autre — je le rendrais fou !

On dit souvent que la réalité ressemble aujourd'hui à un roman de science-fiction. Comment vous sentez-vous face à l'interdiction des livres et à la censure aux États-Unis ?

Je pense que Fahrenheit 451 est plus que jamais d'actualité, et le fait que nous n'ayons toujours pas réussi à vendre cette adaptation aux États-Unis reste très révélateur. Nous avons même réussi à la vendre en Russie ! Je crois que les États-Unis ont toujours eu du mal à séparer les convictions religieuses de l'État, même s'ils s'évertuent à affirmer le contraire, et ils transforment très facilement des concepts hautement subjectifs en lois. Ce que leurs lois considèrent comme immoral ou dangereux peut être véritablement absurde. Trump n'a fait qu'aggraver cette tendance boiteuse qui existe depuis l'ère McCarthy. Mon expérience des Américains se limite principalement aux fans et aux auteurs de bandes dessinées, qui sont généralement des personnes très sympathiques, ouvertes d'esprit et progressistes — mais c'est un pays immense et méconnu, si l'on n'a pour seule référence que l'image véhiculée par sa culture pop.

Editions ActuSF

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