[INTERVIEW Solène Ayangma : "Les jeunes lisent et liront beaucoup"
Et si la fantasy permettait de voir le monde autrement ? Et si les jeunes, contrairement aux idées reçues, lisaient bien plus que ce que l’on ne le pense ? Solène Ayangma, lauréate du Prix Vendredi, qui récompense la littérature jeunesse, pose un regard engagé sur l’écriture jeunesse contemporaine et ses enjeux.
Lauréate du Prix Vendredi 2025, le "Goncourt des ados", comme le dit l’illustre Augustin Trappenard, Solène Ayangma inscrit la fantasy jeunesse dans un territoire politique et sensible. Sous sa plume, représentation queer, remise en question des injonctions et quête de soi se répondent sans jamais réduire les personnages à leurs identités. Portée par la liberté intrinsèque de la fantasy et par un travail étroit avec une maison indépendante partageant ses valeurs, l’autrice offre à ses lecteur·rice·s un imaginaire inclusif où l’aventure reste avant tout une manière de poser son regard sur la réalité. Rencontre avec une autrice en prise avec son monde.
Vous avez remporté le Prix Vendredi, quelle sont vos réactions devant cette récompense ?
Je suis avant tout très émue. C’était déjà une telle récompense pour moi d’avoir été nominée. Je ne m’attendais absolument pas à être désignée comme lauréate, surtout avec une compétition aussi talentueuse. Passés le choc et l’émotion, je suis surtout heureuse, à titre personnel bien sûr, mais également heureuse qu’un livre de fantasy avec une représentation queer puisse remporter un tel prix.
Vous écrivez à destination de la jeunesse, qu’est-ce qui vous a menée vers ce genre ? Quelles sont les particularités de cette écriture ?
Quand j’étais adolescente, je lisais énormément et je ne me reconnaissais dans aucun des héros. Cela ne m’empêchait pas d’être emportée par mes lectures, mais cela a contribué à une forme de solitude que je n’ai pu rompre que des années plus tard. Maintenant, avec mes écrits, j’ai la possibilité d’offrir aux adolescents des histoires dans lesquelles ils peuvent se reconnaître, sans pour autant que l’orientation sexuelle des personnages soit l’élément central du récit. C’est une façon pour moi de dire aux jeunes que n’importe qui peut changer le monde. Je pense que lorsque l’on écrit pour la jeunesse et plus particulièrement pour un public adolescent, il est important de prendre leurs intérêts, doutes et expériences au sérieux. Cela peut se traduire par les questionnements du personnage principal, par les défis sociétaux dépeints dans le roman, ou encore par les liens complexes que les personnages nouent entre eux. En simplifiant trop l’histoire, les relations, les enjeux, etc., on refuse d’aborder des sujets jusqu’alors tabous pour les adolescents, alors que ce sont ceux qui les intéressent le plus.
Il est courant de dire que "les jeunes ne lisent pas", n’est-ce pas qu’ils lisent autre chose que les adultes ? Des livres qui leur parlent d’eux et de leurs univers ? Quels sont les retours de vos lecteurs et lectrices ?
La société évolue et les habitudes aussi, mais je pense que, en effet, les jeunes lisent et liront toujours. Ils cherchent avant tout des histoires qui leur parlent, qui font écho à leur identité, leur entourage, leur société, et qui sont également divertissantes. J’ai d’ailleurs constaté que certains jeunes adultes et adultes apprécient beaucoup les livres pour adolescents : les thématiques abordées sont intéressantes à tout âge. Les lecteurs et lectrices dont j’ai eu les retours ont beaucoup apprécié le rythme du roman, son côté visuel qui rend l’action facile à imaginer, mais également l’écho avec l’actualité et la thématique de la désinformation de masse. Je pense qu’ils ont trouvé intéressant d’aborder ce sujet complexe sous un nouvel angle, et à travers les yeux de personnages avec lesquels ils peuvent s’identifier.
Le roman récompensé est un roman de fantasy, qu’est-ce qui vous plaît dans ce genre ? Comment travaillez-vous à forger un imaginaire plus inclusif, plus en prise avec l’époque et ses questions de société ?
Le grand attrait de la fantasy est, pour moi, l’immense liberté que ce genre offre. Je peux construire un univers dans son entièreté, avec ses propres règles physiques, sociétales ou géopolitiques, avec ses cultures, ses enjeux, etc., et parfaitement adapté à l’histoire que je souhaite raconter et aux thèmes que je souhaite aborder. C’est un exercice difficile et gratifiant. La question de la représentation a toujours été cruciale dans l’écriture de mes romans. En particulier, je cherche à normaliser l’orientation sexuelle de mes personnages, à ne pas m’y attarder plus que nécessaire sans pour autant la censurer. Je pense qu’il est important d’avoir des personnages queers capables de choses extraordinaires, sans qu’ils soient définis par leur orientation. La fantasy me permet d’aborder certaines thématiques sans contraintes, par exemple la découverte de soi sans les questionnements que peut susciter une société plus ou moins ouvertement homophobe.
Vous publiez dans une maison d’édition indépendante, qu’est-ce que cela signifie pour vous, en terme de liberté, d’accompagnement, de positionnement ?
J’ai la chance de travailler avec Talents Hauts, une maison d’édition indépendante très proche de ses auteurs et autrices et avec laquelle je partage beaucoup de valeurs. Pour chacun de mes manuscrits, il y a un long processus d’échanges et de peaufinage qui permet d’améliorer le roman autant que possible et de s’assurer qu’il correspond au public cible, que mes éditrices connaissent mieux que moi. Mes opinions et choix sont respectés, et leur perspective et recul permettent de mettre en lumière certains manques que je n’aurais pas remarqués par moi-même. J’apprécie vraiment ce travail d’équipe.
Les Frontièrs Écarlates. Solène Ayangma. Éditions Talents Hauts
Echange autour du dernier roman de l'écrivaine Justine Arnal, qui excelle dans la maîtrise des non-dits à l'aide d'une lange vivante, et nuancée qui ne cache pas ses références et filiations.
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