[INTERVIEW] Christophe Siébert : "Non Conforme : des textes qui ne sont pas pensés pour plaire à la critique bourgeoise"

Découverte avec son créateur et rédacteur en chef d'un webzine qui met en lumière un underground littéraire vivant, bordélique et joyeux : Non Conforme

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[INTERVIEW] Christophe Siébert : "Non Conforme : des textes qui ne sont pas pensés pour plaire à la critique bourgeoise"

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4/2/2026
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Non conforme. Un titre court qui en dit long sur l’état d’esprit de ce fanzine en ligne, orchestré par un maestro de l’underground, un punk de l’édition, à la tête d’une Grande Œuvre tentaculaire nommée "Les Chroniques de Mertvecgorod", l’inimitable Christophe Siébert. Destiné à mettre en lumière un certain pan de la création littéraire contemporaine, ce fanzine à durée limitée (15 numéros, pas un de plus) célèbre la rencontre littéraire avant tout. Avant l’envie de créer quelque chose de commun et joyeusement désordonné, de qualitatif sans se soucier de la diffusion, ce projet se base sur les rencontres imprévues, les affinités qui se dessinent au fil des salons, événements, échanges, loin des petits fours et des ronds de jambes. Avec Non Conforme, Siébert met en lumière une certaine marge, une certaine créativité, une certaine recherche d’expression, libre et vivante. Très libre, et c'est ça qu'on aime. 

Vous avez lancé un nouveau webzine, Non Conforme, mais non conforme à quoi, pour commencer ? Quelle est sa ligne éditoriale ? 

Non Conforme aux littératures qui dominent actuellement une grande partie des rayons et une grande partie des médias culturels. Non Conforme propose des textes qui ne sont ni calibrés pour entrer dans un des énièmes sous-sous-genres qui, fabriqués par des maisons d’édition essentiellement intéressées par le pognon, ont transformé les pop-cultures et les contre-cultures en supermarché dans lequel celles et ceux qui lisent de la cosy-fantasy ont leur rayon, celles et ceux qui lisent du steampunk ont le leur, celles et ceux qui lisent telle et telle autre sous-catégorie ont le leur ; des textes qui ne sont pas non plus usinés pour devenir des best-sellers façon thriller de grosse consommation ou bouquins feel-good ; des textes qui ne sont pas non plus pensés pour plaire à la critique bourgeoise qui défend une littérature académique, conformiste et bien souvent réactionnaire. Au fond, Non Conforme aurait très bien pu s’appeler Inadapté, ça marchait aussi.

La ligne éditoriale est plutôt floue : j’ai simplement voulu publier un webzine qui rassemble des autrices et des auteurs dont j’admire les livres et que je kiffe dans la vie. Une sorte de catalogue idéal des goûts de Siébert. On y trouve aussi bien des écrivaines et des écrivains underground comme Claire Von Corda (qui réalise aussi les portraits de chaque autrice et auteur) ou Jérémy Bouquin, des gens à la carrière déjà bien lancée comme Isabelle Wéry ou Fabrice Capizzano, ou encore des personnalités reconnues, comme Vincent Ravalec ou Emmanuel Pierrat.

Comment avez-vous choisi les plumes qui y participent ? Pourquoi avoir décidé de ne proposer qu’un nombre réduit de numéros ? 

En ce qui concerne le choix des autrices et auteurs, je pense que le plus simple est de citer un extrait de mon appel à texte : 

« Si vous recevez ce mail, c’est que vous répondez à au moins deux de ces trois critères et souvent les trois :

— J’admire votre travail ;

— Je vous apprécie dans la vraie vie ou a minima dans le monde merveilleux des échanges épistolaires d’internet ;

— Vous écrivez des fictions qui par leur langue et leurs sujets auraient leur place dans Non conforme, ou bien, quelque part dans mon ciboulot, une lampe s’est allumée près de votre nom et je me suis dit que ce serait chouette que vous tentiez d’en écrire. »

J’ai contacté une quarantaine de personnes et, à ma grande surprise, la plupart ont répondu oui. À cette première vague, quelques autrices et auteurs rencontrés en cours de route (comme Stéphane Pena, recommandé par Pascal Escobar ; Léo Raski, croisé à un salon du livre ; Anton Beraber, que j’ai rencontré à Bucarest où il vit lui aussi ; Nadja, qui anime les éditions Cave Canem et m’a d’abord contacté pour que je lui envoie un texte, etc.) ; et d’un coup j’avais assez de monde pour remplir quinze numéros.

Et s’il y a un nombre fini de numéros, c’est d’abord parce que j’avais envie de composer chaque sommaire de façon cohérente, que les textes se répondent d’une façon ou d’une autre, et je ne pouvais pas m’atteler à cette tâche avant de les avoir tous reçus, et donc de décider à un moment d’arrêter d’en recevoir ; et aussi, plus simplement, parce que j’aime les trucs qui ont un début et une fin. Quinze numéros, c’est bien. C’est largement suffisant et croyez-moi que ça m’a pas mal occupé, et que ça occupe aussi pas mal vilalias, ma maquettiste !

Lire le premier numéro

Le webzine est-il pour vous l’héritier du fanzine ? Un webzine peut-il porter la même contre-culture qu’un format papier ? 

Ce que j’aime bien dans le fanzine, c’est ce désir d’exister hors du monde marchand. J’aime cet amateurisme. J’aime que tout le monde soit bénévole. J’aime cette idée de faire les choses pour la gloire, par panache, parce qu’on a envie de les faire. Mais j’aime moins l’idée que personne ne soit payé à part le propriétaire du photocopieur qui sert à imprimer le truc. J’aime moins que le prix du zine soit fixé non pas en estimant la qualité de son contenu, mais en fonction du prix du papier et de l’encre. Aussi, ma manière à moi de résoudre ces contradictions (qui ne me gênent pas du tout en tant qu’auteur, et j’ai toujours autant de plaisir à envoyer des textes aux zinéditeurs qui me font l’amitié de m’en demander, mais qui me gênaient en tant qu’éditeur), a été de sortir Non Conforme sous un format numérique, ainsi la gratuité est totale.

Existe-t-il toujours et encore, un "underground" littéraire discret mais bien présent ? 

Il existe des tas de petites structures qui accomplissent un travail de défrichage essentiel, des tas d’autrices et d’auteurs qui s’auto-publient en papier, sur internet, sur les réseaux sociaux ou Dieu sait où, des tas d’autrices et d’auteurs qui se produisent dans des lieux alternatifs et lisent leurs textes ; et il existe aussi encore des maisons d’édition plus installées (Au diable vauvert – qui me publie depuis 2019 – en tête) qui vont chercher du côté des marges parce qu’elles pensent que c’est là que se trouve la littérature vivante. Et tout ça compose un paysage foisonnant, bordélique, passionnant, foutrement vivant et qui se situe bien loin des conneries que pondent Grasset et consorts. Même si ça ne prouve rien, bien sûr : les grosses maisons publient aussi de bons livres et parmi les personnes qui s’autoéditent il y a aussi beaucoup de tocards – mais enfin, entre un tocard qui va montrer sa tronche molle chaque année à La Grande Librairie et un tocard qui propose sur Amazon son livre insipide, bourré de fautes et à la maquette improbable, même si je n’ai envie de lire ni l’un ni l’autre, ma sympathie naturelle ira toujours au second.

Quels sont les genres et univers que vous voyez émerger, vivre, se développer à l’écart des radars de l’édition plus conventionnelle ? 

Justement, dans les trucs qui éclosent dans les marges, ce ne sont pas des genres que je vois émerger ou exister, mais des singularités, des individualités. Si des gens estiment que, par exemple, Christophe Carpentier écrit de la science-fiction, moi ça ne me dérange pas. Sauf qu’il ne fait rien d’autre que du Christophe Carpentier. Le point commun entre les autrices et les auteurs que j’aime, et notamment celles et ceux que j’ai la chance de publier dans Non Conforme, c’est qu’en librairie, le seul rayon qui pourrait leur correspondre, c’est celui qui porterait leur nom.

Vous êtes en plein dans la construction d’une œuvre tentaculaire (les Chroniques de Mertvecgorod), comment trouvez-vous le temps et l’énergie de rester en lien avec une littérature plus confidentielle ? 

Ben, déjà, Mertvecgorod, même si les bouquins sont de plus salués par la critique et même par des institutions telles que le CNL (et j’en suis ravi, reconnaissant, fier comme un pou, tout ce qu’on veut), on peut pas dire qu’en termes de vente ça soit des best-sellers. Donc, le lien avec une littérature plus confidentielle, il se fait organiquement, c’est mon univers, tout simplement, mon territoire. La question, c’est plutôt : quand mes bouquins se vendront à 100 000 et que Luc Besson adaptera Une vie de saint avec Christian Clavier dans le rôle de Nikolaï le Svatoj, est-ce que je me comporterai comme le plus méprisable des sociaux-traîtres, ou bien est-ce que je garderai contact avec les gueux ? La réponse au prochain épisode ! (Luc, si tu lis cette interview, sache que j’ai toujours kiffé ton cinéma misogyne et craignos.)

Le site de Non Conforme, à retrouver en cliquant sur ce lien

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