Et si la fantasy permettait de voir le monde autrement ? Et si les jeunes, contrairement aux idées reçues, lisaient bien plus que ce que l’on ne le pense ? Solène Ayangma, lauréate du Prix Vendredi, qui récompense la littérature jeunesse, pose un regard engagé sur l’écriture jeunesse contemporaine et ses enjeux.
Ce n’est pas la première fois qu’un recueil de poésies de Laura Lutard trouve sa place dans les pages de Bookalicious, et ça n’est sans doute pas la dernière. Avec "Née tissée", la poétesse confirme sa singularité textuelle et son ancrage dans une langue féconde et délicate à la fois. Dans ce nouveau recueil, il est question de métissage, de filiation, de tissage, de sutures et de réparation. En partant de sa propre histoire, elle qui est née d’une mère métisse et d’un père blanc, Laura Lutard interroge. Propose. Recherche. Observe. Et ne laisse rien au hasard, pas même les bonnes intentions qui masquent un racisme inavoué, certainement pas les dysfonctionnements de notre société et ses préjugés. Cislée par un travail méticuleux, où chaque mot résonne de justesse, la prose poétique de Laura Lutard invite à voir le monde autrement qu’en noir et blanc. Rencontre avec une poétesse aussi généreuse qu’inspirée.

Après « Au bord du bord », votre premier recueil de poésie qui nous entraînait sur les traces d’une « orpheline amoureuse », vous voici de retour avec un livre qui explore vos origines. Comment le choix des thématiques s’est-il opéré pour vous ?
Cela vient d’une suggestion de Rim Battal, qui m’a glissé l’idée d’écrire sur le white passing. Je ne savais pas ce que c’était et après un renseignement succinct, j’ai immédiatement dit non. Cela me mettait mal à l’aise, ne sachant pas comme me positionner, personnellement, par rapport à ce concept. C’est une des difficultés des métissages : c’est souvent l’extérieur qui vous définit et on navigue entre les définitions puisque l’identité ne peut pas – concrètement – s’arrêter à une seule et même étiquette. Ça m’a beaucoup interrogée, la graine était plantée et plusieurs situations, vécues sous ce prisme, ont fait que je ne pensais plus qu’à creuser la question. La réticence s’est transformée en évidence. Je me suis instruite : essais de philosophie et de sociologie, films documentaires, fictions… J’ai écumé mes archives familiales et listé des souvenirs. Avec cette idée que le témoignage rencontre la théorie. J’écrivais en parallèle, quand ça venait et il a fallu ensuite redonner sa place à la poésie. Comme j’avais beaucoup appris, je voulais faire honneur à tout, dans une sorte de loyauté mais je m’y perdais. Je remercie Bruno Doucey mon éditeur qui m’a aidée, une fois tout le matériau accumulé, et qui continue de croître, à trouver l’équilibre pour que ma voix reste singulière tout en gardant les hommages.
Vous partez de votre propre identité, de votre ressenti et vécu de la question des origines métisses, pour mieux pointer les dysfonctionnements de la société sur ce sujet. N’est-ce pas un exercice douloureux ?
Oui, ça peut l’être, ça l’a été, comme souvent lorsque l’on fouille : ça remue les strates. Je pourrais rétorquer qu’écrire se fait toujours dans une certaine douleur mais je ne le crois pas. Je cherche à me débarrasser de cet héritage romantique et presque sacrificiel, qui autorise trop de dérives. Au contraire, j’ai pu constater, à titre personnel ou en atelier, que cela peut jaillir dans des moments de grande allégresse, dans la sensation de communion que ce soit avec un groupe, le vivant et l’instant, dans un éclat de joie. Par la danse, le chant, un rassemblement, une lecture majeure, une union politique… soudain le poème est impératif ! Ce qui est certain c’est que ce recueil n’a aucune visée thérapeutique, c’est parce que les événements ont été brassés, décortiqués et digérés que j’ai pu m’y pencher pour leur donner toute leur autonomie littéraire. Bien sûr, il y a eu des larmes, elles peuvent remonter en lecture d’ailleurs, pour autant ces textes ne sont pas une confession. Il s’est passé quasiment quatre ans pour finaliser le livre et c’est la structure globale sur laquelle j’ai le plus travaillé. Je suis aussi retournée en Martinique, j’ai pu y faire le carnaval, ancrer des rencontres, bref de l’apprentissage en mouvement ! De toute manière, c’est suffisamment complexe d’être artiste pour ne pas m’ajouter de poids dans la création. Je dois y trouver de l’élan. D’autant que la situation mondiale vient sans cesse me rappeler que mes drames se doivent d’être mis en perspectives avec des tragédies plus grandes car malheureusement affreusement répétitives. Et si je parle de mon vécu, ce n’est que pour tirer le fil vers des questionnements nécessaires et profonds dans ce que nous souhaitons, collectivement, pour demain. Et ça c’est très porteur, bien plus que ma douleur, qui peut surgir oui et que j’accueille pour mieux la laisser partir. Pour ne pas tomber dans la complaisance et parce qu’il y a franchement d’autres urgences.
La famille se trouve souvent au cœur de vos poèmes. Comment envisagez-vous la poésie ? Est-ce un moyen de réconciliation, de mise en lumière ou d’affirmation au sein de la cellule familiale ?
Et c’est pas fini ! Il y a encore quantité d’épisodes (rires). C’est très intéressant comme question, c’est tout à fait juste, j’écris beaucoup dessus alors que j’ai toujours l’impression qu’elle prend assez peu de place dans ma vie (rires). Je crois que cette mise à distance, cette décorrélation, vient du fait que mes thèmes plongent surtout du côté de l’absence. Du fait de la mort ou de la rupture de lien, il y a un large espace dans lequel je me sens très libre de m’exprimer. Et avec mes proches nous échangeons fréquemment, rien n’est caché, c’est très ouvert et détendu. Très soutenant aussi, et je les en remercie. Mes deux livres sont parfois une opportunité de dialogues, parmi d’autres. Il y a cette idée qui circule grandement, que lorsqu’une personne écrit, sa famille est finie ou foutue (la citation change en fonction de l’attribution). J’aime à penser que c’est peut-être l’inverse ! Peut-être qu’elle en est rétablie. Comme un possible tremplin pour creuser les non-dits, renouer ou dépasser les choses néfastes. Ce n’est pas en cachant une plaie qu’on la guérit, au contraire ! a écrit Françoise Ega. Même si ça pique, c’est sûr ! Et je suis très heureuse de voir que dans ma famille, cela permet de rouvrir plein de questionnements, notamment autour de nos racines martiniquaises, et ce sur des générations différentes. Ce n’est donc pas une affirmation de ma place, c’est une proposition plutôt, pour que chacun·e trouve la sienne. Au-delà de la cellule d’ailleurs. J’ajoute que dans les retours reçus le terme intimité revient très souvent, et c’est tout à fait justifié mais la recherche de rythme, de phrasé, de syntaxe, est à mon sens ce qui d’office fait que mon texte et ma personne sont deux trajectoires distinctes. Les poèmes une fois publiés vivent leur vie et moi la mienne (rires). J’ai beaucoup de pudeur et ce que je dévoile est toujours intensément réfléchi et sert à porter tout ce qui me dépasse. Après il y a évidemment ce qui m’échappe, et tant mieux.

Vous êtes également comédienne et metteuse en scène. En quoi ces pratiques artistiques nourrissent-elles votre écriture poétique et la portée sociale de vos textes ?
L’oralité et l’inclusivité sont fondamentales. Chaque texte doit avoir suffisamment de musicalité et de tenue pour pouvoir être lu, performé, même dans un contexte qui n’est pas forcément lié à une lecture disons classique de poésie. L’idée de récital m’est assez éloignée car cela nécessite souvent un public averti. Ça m’anime plus de trouver comment faire résonner la poésie, qui plus est contemporaine, dans des espaces les plus divers possibles et sans prérequis. Même si ça ne marche pas toujours : c’est du spectacle vivant avec son panel de réussite et de moments très difficiles (rires). Pour autant, je garde une exigence forte sur l’écriture, certains poèmes jaillissent avec de la complexité, dans le vocabulaire ou la structure, et c’est comme ça. Quitte à ce que ce soit plus difficile de les faire entendre. Je cherche le simple mais pas la simplicité. Ce n’est pas grave si tout n’est pas compris avec la tête, tant qu’il y a naissance d’émotions. Le corps est donc aussi très important, il permet, je crois, cette passation entre le sens et les sens, dans la quête d’une mise en commun des sensibles. Et en ça, mon lien avec le plateau est primordial. J’ai besoin et envie que le moment soit profondément organique et mes 25 ans de théâtre sont un vrai appui dans cette exploration.
Quelle est la portée, selon vous et le travail que vous menez avec votre compagnie, de la poésie contemporaine ? Vous êtes également membre du Bordel de la Poésie à Paris, est-ce un genre qui tend à s’affirmer comme outil d’émancipation ?
J’ai le sentiment que la poésie contemporaine permet de brasser l’époque par détournement de l’usage quotidien des mots. Ça ouvre l’infini des possibilités de se comprendre et de se dire. De montrer qu’on peut s’approprier la langue, peu importe son expérience, que cela n’a rien avoir avec des jalons académiques. Et elle permet de sortir de la pensée préconçue, ce qui est une vraie respiration dans cette période de rapt permanent du langage. Malgré cela, la question de l’émancipation m’est épineuse. L’émancipation de qui ? De moi, des personnes présentes à la représentation, des institutions qui programment ? En ce qui me concerne, c’est un grand oui. Pour le reste, j’y aspire, c’est clairement un de mes désirs premiers mais je peux me méfier parfois de cette idée car je ne voudrais pas me galvaniser d’une mission qu’en fait je ne remplis pas. Je ne peux mesurer que la portée directe de mes actions, grâce aux échanges directs, après les spectacles ou durant des ateliers. Une étudiante dans une école de commerce très très libérale a dit lors d’un tour de parole, après avoir entendu les textes de ces camarades, j’ai l’impression de découvrir notre humanité. Je n’ai pas fait de commentaire, juste un sourire mais à l’intérieur je brûlais de joie. De même lors des lectures au Bordel de la poésie, c’est un réel plaisir d’accueillir les spectateurices dans leur émoi quand un poème les bouleverse. C’est très touchant. Et c’est aussi magique de voir des enfants comme des adultes à qui on donne rarement l’occasion de s’exprimer pleinement, se rendre compte que leur ressenti est légitime, qu’il est puissant et que leur singularité est tout à fait partageable et belle. Mais combien temps cela dure-t-il ? Je ne le sais pas et c’est pourquoi je ne peux pas répondre sur l’émancipation individuelle autre que la mienne. En revanche, à une échelle plus collective, il est certain que cela participe à la cohésion, à l’éclosion, même le temps d’une demi-journée c’est déjà ça. La culture étant normalement un droit fondamental de la constitution mais que les politiques actuelles non seulement oublie mais pire, bafoue. Alors oui chaque action, même modeste, participe à l’autorisation à s’émerveiller ensemble et à grandir mutuellement. Tous les espaces sont à investir pour que cela continue, coûte que coûte, pour ne pas sombrer dans le piège de la division résignée. Le potentiel d’inventivité est partout, nous avons besoin d’écoute et de confiance, et la poésie en est un super vecteur.

![[INTERVIEW] Laura Lutard : " Soudain, le poème est impératif !"](https://cdn.prod.website-files.com/63bc3dced6941a828cf893ac/6932f7ad65a3c836e0d2d5dd_laura-lutard-nee-tissee.jpg)

![[INTERVIEW] Justine Arnal : "Mes phrases sont habitées par plusieurs états du moi en train d’écrire"](https://cdn.prod.website-files.com/63bc3dced6941a828cf893ac/6900a0ae0710aa8072b90a69_reve-pomme-acide-quidam.jpg)
![[INTERVIEW] Kotryna Zylé : "La difficulté fait partie intégrante de la création"](https://cdn.prod.website-files.com/63bc3dced6941a828cf893ac/6944078934f47c049f5b4cfb_eupl-prize.jpg)