Découverte avec son créateur et rédacteur en chef d'un webzine qui met en lumière un underground littéraire vivant, bordélique et joyeux : Non Conforme
C’est le genre de maison qui rappelle le pourquoi du comment de la naissance de Bookalicious : parler de démarches éditoriales singulières, qualitatives et un peu folles. Parler d’une édition indépendante en mouvement, en recherche, en invention. Esquif, c’est exactement ça. Jeune maison née des cendres de la revue graphique AAARG !, elle valorise la forme courte, nouvelle et novella, et l’illustration originale. Une bouffée de fraicheur dans le paysage éditorial français, où, mine de rien, la forme courte commence à faire son chemin en dehors des sentiers obscurs qui lui étaient réservés jusqu’ici. "Littérature de qualité pour celles et ceux qui n’ont pas le temps" dit la base line. Et avec des textes comme ceux publiés jusqu’à présent, on veut bien ne pas avoir de temps… Rencontre avec Pierrick Starsky, aux commandes du navire.
Je suis Editeur parce que …je suis masochiste. Ou peut être seulement parce que j’aime les livres.

Comment êtes vous devenu éditeur ?
Si je n’avais pas été auteur, Je ne suis pas certain que je serais devenu éditeur. Ce qui m’intéressait, c’était mettre les mains dans le cambouis. Et contribuer à la possibilité de beaux projets.
De base, je suis un peu touche-à-tout, et avant de travailler dans l’univers du livre, entre autres, j’ai été animateur de radio ou chanteur guitariste dans des groupes de rock alternatif punkoïdes, ce qui m’a appris beaucoup, notamment le DIY (*Do It Yourself). Je suis devenu éditeur un peu par hasard, quoi que j’ai une appétence pour le livre depuis l’enfance. En plus d’en lire, j’ai commencé gamin à bricoler des fanzines ou des bouquins maisons. J’y faisais tout, auteur, éditeur et lecteur (rires). J’avais déjà également un gout prononcé pour la presse également. Dans les années 80, avant internet, c’était important comme tout. Assez naturellement, après avoir quitté ma première maison d’édition (*Même Pas Mal, toujours en activité), j’ai monté une revue, Aaarg !, qui s’est ensuite transformée en magazine. Ça a pas mal fait de bruit entre 2014 et 2018, puis ça a coulé. On y trouvait beaucoup de BD, mais aussi des nouvelles littéraires, des photoreportages, des portfolio illustrés, des dossiers cinéma, tout ça... La volonté était de casser les murs. De mélanger les genres et les styles. De faire réagir, aussi. J’avais gardé ça de l’esprit punk. Mais avec un gout pour le travail bien fait…
Pourquoi ce nom pour votre maison ? À quoi se réfère-t-il ?
Dans « Jaws » (« Les dents de la mer », 1977, Steven Spielberg), en découvrant le requin dans le dernier tiers du film (en même temps que les spectateurices), le chef Brody lance à l’attention du capitaine Quint : « On a besoin d’un plus gros bateau ! » (à quoi le capitaine répond qu’ils ont besoin d’huile de coude). Aux États-Unis, « We gonna need a bigger boat” est une expression rentrée dans le langage courant. En 2014, on avait nommé « Bigger Boat » la SCOP qui portait le magazine AAARG ! Et le navire, trop gros pour nous, a fini par couler. Disons qu’on n’a pas toujours besoin d’un plus gros bateau ou d’un gros équipage. Un esquif et de l’huile de coude, c’est bien aussi. Mais c’est surtout une sonorité qui nous plaisait.

Comment avez-vous défini la ligne éditoriale de votre maison ? Pourquoi avoir choisi du texte court, alors que l’on prétend que ce n’est pas un genre qui se vend en France ?
À la base, assez pragmatiquement, alors que je m’étais promis de ne plus le faire (Burn-out oblige), en caressant l’idée de recréer une maison d’édition, j’ai réfléchi à un modèle moins chronophage (on a toustes plusieurs activités par ailleurs), et aller vers de petits livres de littérature m’a paru intéressant. Il y a des novellas fondatrices de grande qualité, des textes qui n’ont pas besoin de se développer sur une grande pagination (« La solitude du coureur de fond », « l’oiseau Canadèche », les textes de Craig Davidson…). Évidemment, comme on fait les choses bien, c’est chronophage quand même… (rires). C’est vrai que la nouvelle est une tradition anglo-saxonne, et qu’on nous rabâche que ça ne marche pas en France. En tout cas, les recueils de nouvelles ne se vendent pas, sauf exception. Nous proposons de notre côté des livres contenant chacun un texte unique, plus ou moins court, mais écrit pour vivre seul. Je pars du principe qu’entre les gens qui n’ont pas ou plus le temps de lire, ceux qui ont peur de s’y mettre, ceux qui lisent mais qui ont besoin de respirations entre deux romans ou ceux qui ont envie de découvrir une nouvelle autrice ou un nouvel auteur, et qu’en proposant des textes qualitatifs accompagnés d’une jolie couverture, pourquoi pas tenter cette aventure.

Comment choisissez-vous vos auteur·rice·s, est-ce vous qui leur confiez une thématique ou viennent-ils avec un texte ?
Surtout pas de thématique. Ce sont des gens qu’on connait ou des rencontres, on discute, on voit si une idée de l’auteur ou de l’autrice nous plait… Au démarrage, on a discuté des premières personnes à qui on voulait proposer. Et ces auteurices nous proposent également parfois des noms. On a dit dès le départ qu’on n’acceptait pas les manuscrits pour ne pas être submergés, car tout le monde a écrit une nouvelle, même les gens qui n’écrivent pas, et on en reçoit tout de même des dizaines. On n’a pas le temps de répondre et encore moins de lire… Sous l’eau. Surtout qu’il n’y a pas de salariés… On sort peu de livres, et qu’on a déjà pas mal de choses en court. Mais voilà, la méthode, c’est l’envie commune, le bon moment, et la relation humaine. Il y a une certaine pluralité de voix, d’ambiances et de genres dans les textes qui ont déjà été publiés, votre catalogue s’annonce-t-il foisonnant et pluriel en termes d’univers ? Tout à fait. Notre ligne éditoriale, c’est le texte court, entre 32 et 100 pages. Nouvelles et novellas. Mais tant que c’est de la littérature, tous les genres sont possibles. Les prochains textes vont être encore très différents.

Qu’est-ce qui vous plait le plus dans ce métier ?
L’effervescence du départ, l’idée, les discussions… Lire le premier jet, y penser, discuter. Travailler la couverture… Recevoir l’objet… Tout en fait. Sauf la fatigue que ça génère. C’est sans doute la pire année possible pour monter une maison d’édition, avec la crise sans précédent que connait le monde du livre. Mais si on attend le bon moment, on ne fait jamais rien.

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