[INTERVIEW] Lucie Heder : "Pour moi, le vivant n'est pas un décor"

Post apo presque solar punk, contestation et verdure, le tout porté par Lierre, une drôle de petite nana au caractère bien trempé, et la mystérieuse Sable. C'est une partie de la recette de "La grande verdure" de Lucie Heder, un roman écoféministe qui tord le cou aux clichés du genre.

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[INTERVIEW] Lucie Heder : "Pour moi, le vivant n'est pas un décor"

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4/6/2026
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Tout n'est pas toujours tout noir dans le monde post effondrement. Ici, dans cette "Grande verdure" où l'on sent l'amour de l'autrice pour la nature et les plantes, les survivantes se sont regroupées en communautés où le végétal devient un support de langage, de dialogue, d'échange. Mais Lierre en a marre, elle est en colère et elle va s'enfuir pour rencontrer une drôle de femme qui échappe à tout cadrage, Sable. Si l'ordre de ces micro sociétés apparaît comme indispensable pour survivre aux conditions difficiles, crues, tempêtes de sables, bêtes sauvages, Lierre a soif d'une liberté qu'elle trouvera chez cette femme débordante et difficile à cerner. À la fois texte féministe, lesbien et post-apocalyptique, sur un mode plus lumineux que pessimiste, "La grande verdure" interroge les paradoxes des communautés, de cette bienveillance qui peut parfois devenir oppressante. Lierre, c'est un peu la punk en nous, la voix qui s'exprime coûte que coûte et se cogne aux murs sans vouloir forcément tout casser. Nature, anticipation et réalisme magique forment, sous la plume de Lucie Heder, un terreau fertile où planter les graines d'une société en mouvement, paradoxale et vivante.

© Ezra Pontonnier

Vous prenez le contre-pied d’un certain imaginaire lié au collectif post-apocalyptique, tout n’est pas tout rose dans la communauté, et votre narratrice est plutôt en colère. Avez-vous eu envie d’égratigner la vision idéaliste un peu hippie du "monde d’après" ?

J’avais besoin de remettre en question certains imaginaires. D’un côté celui du collectif qui veut tout bien faire, qui se pense mieux que les autres et qui est persuadé d’avoir paré à toutes les éventualités, et de l’autre le collectif fermé sur lui-même qui voit toute intrusion étrangère comme un danger. J’avais en tête la série étatsunienne The walking Dead où les personnages principaux répètent comme un mantra « I have to protect my family ». J’avais envie de montrer que les problèmes peuvent aussi venir de cette « famille » et que des esquisses de solution peuvent se trouver dans un endroit ou une personne inattendue, à l’extérieur.

Le conflit se trouve au coeur de votre roman, les paradoxes, également. Vous montrez le besoin d’équilibre entre règles communes et besoin de solitude, entre liberté et surveillance, entre bienveillance et étouffement. Est-ce une manière de montrer que la cohabitation sera toujours complexe ?

Oui, la cohabitation est et sera toujours complexe. Nous avons aujourd’hui de plus en plus de difficultés à faire collectif. Nous nous réfugions dans la discussion avec des modèles d’apprentissage automatique qui valident notre manière de voir les choses et notre rapport à l’amitié est de plus en plus consumériste : si tu ne vas pas dans mon sens, je t’écarte. J’ai l’impression qu’une des étapes nécessaires vers un futur meilleur passe par le fait de réapprendre à faire collectif et de vivre avec le conflit. L’une des questions que pose le livre c’est : est-ce qu’on peut continuer à vivre ensemble tout en étant pas d’accord sur un certain nombre de choses ? Je pense que c’est une compétence qu’il est très important de développer et d’éprouver. Un futur idéal n’est pas un futur sans conflits, c’est un futur qui sait traverser les conflits pour rester en lien avec l’autre.

Les plantes occupent une place centrale dans "La Grande Verdure", comment avez-vous construit cette symbolique autour de la régulation émotionnelle et du contrôle social ?

Les plantes sont des êtres totalement passifs et innocents, il est difficile de leur prêter de mauvaises intentions. Elles poussent, c’est tout. Les utiliser pour coder la conversation et les émotions est une manière de se placer au-dessus de tout soupçon. Le collectif de la grande verdure essaie, avec la meilleure volonté possible, de résoudre avec ce système le problème des rapports de pouvoir et de la violence que nous exerçons les unes sur les autres par le langage. Mais elles ne se rendent pas compte que ce système reconduit des dynamiques de pouvoir différentes, dans le sens où tout le monde n’est pas en mesure de nommer ce qui le traverse. C’est une compétence qui s’acquiert. Ce n’est pas non plus donné à tout le monde de s’exprimer de manière posée et réfléchie. Lierre et Sable, les personnages principaux, vont mettre en place une dynamique de remise en question de ces méthodes. Le choix des plantes pour symboliser les émotions provient aussi d’une volonté de les remettre au centre. Elles ont des capacités de nettoyage et de régénération de la vie qui nous sont indispensables, et le collectif de la grande verdure a bien compris qu’il était temps d’arrêter de les traiter comme des objets.

Vous alternez entre style poétique et style plus parlé, le tout dans un univers qui s’approche du réalisme magique, comment est né ce monde, à partir de quelles observations, de quels constats ?

Le livre est vraiment né de la voix du personnage principal, Lierre, avec une volonté très forte de suivre ses pensées et ses émotions, de montrer ses boucles, ses ruminations, ses colères et ses moments de calme. C’est elle qui insuffle au livre son rythme et son énergie. Le réalisme magique est une manière de matérialiser des phénomènes mentaux difficilement dicibles avec un peu de légereté, sans avoir recours à un vocabulaire pathologisant. L’hypersensibilité de Lierre se traduit par des visions, des matérialisations de choses normalement invisibles, comme la peur ou le fantôme de Daria. Ma volonté était également de plonger la lecteurice dans une subjectivité avec ses biais, ses parts d’ombres, ses contradictions, bref dans toute sa complexité, au point de se demander si le personnage principal est vraiment fiable, si on devrait lui faire confiance ou si on ne devrait pas aussi essayer de lire entre les lignes des discours des autres personnages pour avoir une vision plus proche de la réalité. L’idée était donc de montrer l’ampleur et les limites d’une seule perception individuelle aux prises avec une situation complexe.

En quoi "La Grande Verdure" peut-il être lu comme un conte féministe et écologique, et comment ces dimensions enrichissent-elles la réflexion sur la reconstruction sociale ?

La genèse du roman vient de l’observation de milieux militants et de leur volonté de mieux faire. Il vient apporter une critique mais également beaucoup d’amour et de compréhension pour la démarche du collectif de la grande verdure, qui est de ne pas reproduire les rapports de domination. Il rappelle seulement que quand il est question d’humaines et d’affects, une règle ne peut jamais être seule à s’appliquer, car nous sommes trop différentes pour pouvoir toutes nous y conformer. Il s’agit donc de proposer plusieurs manières de faire qui peuvent coexister sans être hiérarchisées. Pour chaque texte écrit en français, je dois me poser la question du genre. Je me demande toujours comment démasculiniser la langue. Dans La grande Verdure, j’ai choisi d’inverser la tendance et d’appliquer la règle du féminin qui l’emporte sur le masculin, invitant la lecteurice à s’identifier à un féminin pluriel. J’ai pu observer dans les retours de lecteurices qu’il y avait encore du travail à ce niveau, car beaucoup ont cru qu’il s’agissait d’une communauté composée majoritairement de femmes. Nos imaginaires se pensent encore surtout au masculin, et la fiction a un rôle à jouer pour ébranler ce regard. Plus généralement, je pense que c’est dans notre capacité à nous relier et à rester en lien que réside l’espoir de la justice sociale, et La grande Verdure est clairement une tentative de poser un jalon dans cette direction.

Vous vivez à la campagne, en lien avec la nature. Ce choix, ce mode de vie, influence-t-il votre univers, votre écriture ? De quelle manière ?

C’est une période de deux ans à travailler en ville dans le milieu des espaces verts qui a nourri le texte de La grande Verdure. J’ai fréquenté une foule d’endroits où le vivant était brimé et domestiqué pour permettre la circulation du travail et des marchandises. Des supermarchés, des stations services, des résidences où il fallait arracher la moindre « mauvaise herbe »… J’étais frustrée, cela ne correspondait pas à l’idéal que je m’étais fait du travail de jardinière. J’ai eu besoin de donner au vivant l’occasion de prendre sa revanche. J’avais en tête tous les espaces où les plantes poussent malgré le béton, malgré le manque d’eau, malgré le désherbage permanent et les pesticides. Je me suis demandé à quoi ressembleraient ces espaces s’il n’y avait plus une armée de jardiniers pour tondre, pour tailler, pour les contenir. C’est là que l’univers de la grande verdure est né. Un monde où les humaines n’ont plus le temps de réprimer la nature, où elle pousse de partout. Pour moi, le vivant n’est pas un décor. Nous vivons à ses côtés et nous en faisons partie. Sa présence, même infime dans certains espaces, est ce à quoi mon écriture se raccroche pour réfléchir au monde présent et futur.

Editions La Volte

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