[INTERVIEW] Loubna Serraj " Nos lectures nous construisent comme le regard d’un amoureux ou d’une amoureuse peut nous construire"

Que peut-il arriver de pire, dans une relation amoureuse, que l’effacement ? Effacement des corps, des habitudes, des gestes, des sentiments, mêmes, de manière volontaire ou imposée ? Avec son second roman, l’écrivaine et chroniqueuse Loubna Serraj écrit une histoire d’amour et de disparition, de courage et de liberté.

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[INTERVIEW] Loubna Serraj " Nos lectures nous construisent comme le regard d’un amoureux ou d’une amoureuse peut nous construire"

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16/5/2024
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Que peut-il arriver de pire, dans une relation amoureuse, que l’effacement ? Effacement des corps, des habitudes, des gestes, des sentiments, mêmes, de manière volontaire ou imposée ? Avec son second roman, l’écrivaine et chroniqueuse Loubna Serraj écrit une histoire d’amour et de disparition, de courage et de liberté. Portée par un style à la fois ciselé et puissant, l’histoire se déroule lentement, empreinte de mystère et de mélancolie, pour se dévoiler par petites touches et former un tableau vertigineux, où le poids de la société et de la religion menacent l’amour de deux femmes. Roman d’amour, de survie, « Effacer » soulève des questions de fond avec délicatesse en évitant tous les écueils du romanesque. Romantique, sombre et lumineux, il rend hommage à la beauté du sentiment amoureux.

Vous mêlez les points de vue dans votre écriture, passant de l’extérieur aux pensées intimes des protagonistes, comment se dose cette alternance ? Pourquoi ce choix, d’ailleurs ?

Je ne voulais pas d’un écrit surplombant ou détaché et, en même temps, il me semblait important de pouvoir avoir une vision globale de la vie de ces protagonistes, leur environnement, leur entourage… J’ai donc tenté cette alternance qui me permettait d’aller dans les réflexions, les incertitudes, les blessures, profondes et intimes, autant que dans les faits, les actions et tout ce qui est visible de l’extérieur. Comme j’évoque la construction, et la déconstruction, dans le regard de l’autre, ou des autres, cela me paraissait important de garder les deux angles dans le roman.

La littérature est presque un personnage à part entière dans ce roman, est-ce une manière de lui rendre hommage ? Quelles sont les lectures qui vous ont marquée ?

La littérature n’a pas vraiment besoin de moi pour lui rendre hommage, mais c’est vrai que c’était une manière pour moi d’en faire une sorte de compagne silencieuse et présente pour Lamiss. Quand elle parle de littérature et qu’elle transmet à ses élèves des connaissances et même une manière de penser, elle se ranime, elle s’ancre malgré tout ce qu’elle traverse intérieurement. Et puis, j’aime à penser que nous gardons une empreinte de nos lectures, même celles que l’on n’aime pas, même celles qui nous indifférent… Elles nous construisent comme le regard d’un amoureux ou d’une amoureuse peut nous construire.  

Maintenant que j’ai dit ça, vous comprenez comme il m’est difficile, voire pénible, de vous citer les lectures qui m’ont marquée. J’aurais l’impression d’en trahir tellement ! Mais je dirai que j’ai été bouleversée par Le Carnet d’or de Doris Lessing, que l’écriture de Léon Tolstoï me fait voyager, que Nawal El Saadawi, Virginia Woolf ou Angela Davis m’ont permis de me rendre compte que l’universel a beau être une idée séduisante sur le papier, il a la fâcheuse tendance à vouloir gommer ce qui ne rentre pas dans certaines cases. Et puis, il y a Albert Camus, Toni Morrisson, Fernando Pessoa, Philip Roth, Annie Ernaux, Stephen King… Et tant d’autres, heureusement !

Vous décrivez une situation très dure autour de la thérapie de conversion, est-ce que cela se passe vraiment, en 2024 ? Selon vous, est-ce propre au Maroc, ou cette histoire pourrait-elle se dérouler n’importe où ?

C’est en effet une histoire qui peut se dérouler n’importe où dans le monde. Les thérapies de conversion qui tentent de « déshomosexualiser » ne sont pas l’apanage d’un pays comme le Maroc. On oublie souvent qu’elles sont nées aux États-Unis et qu’elles continuent à être pratiquées, souvent illégalement, un peu partout. Je voulais montrer la propension que nous pouvons avoir à nier une partie de l’identité d’une personne parce qu’elle ne nous convient pas ou parce que nous ne sommes pas d’accord avec ses choix. Les parents de Nidhalé, la protagoniste à qui l’on tente de faire subir cette thérapie, sont persuadés que leur fille sera plus heureuse, plus conforme à ce qu’elle aurait dû être s’il n’y avait pas eu cette « anormalité », cette déviance, qu’elle serait plus adaptée aussi à ce que la société, et leur milieu bourgeois, attendent d’elle. Ils sont convaincus que c’est leur responsabilité de parents et que c’est une deuxième chance qui leur est donnée afin de la rendre « parfaite ». Leur preuve d’amour est aussi une preuve de rejet d’une partie d’elle-même.

Quel accueil avez-vous reçu, pour ce roman, de la part de lectrices marocaines, en particulier ? Vos livres circulent-ils librement au Maroc ?

Oui le roman circule librement. Il a été publié en mai 2023 par La Croisée des Chemins, une maison d’édition marocaine. Et s’il y a des personnes qui ont été choquées ou qui n’ont pas apprécié que j’aborde une histoire d’amour entre deux femmes, l’homosexualité étant aujourd’hui pénalement répréhensible au Maroc, je peux vous dire que je reçois d’autres messages très touchants de lectrices, comme de lecteurs d’ailleurs, qui s’identifient ou se reconnaissent, même sans les vivre personnellement, dans ces aspects différents de l’effacement. Car que l’on soit homme ou femme, hétérosexuel ou homosexuel, il s’agit avant tout ici de la manière avec laquelle nos parcours de vie, ceux qui nous ont forgé.e.s, nous amènent parfois à gommer des parties de nous-mêmes pour être accepté.e.s ou acceptables. Or, se conformer à ce que l’on attend de nous peut être très tentant, très confortable in fine. Mais dans quelle mesure est-ce que cela ne nous prive pas de notre nature profonde ? À quel point arrivons-nous à faire semblant pour maintenir l’illusion d’une société qui correspond à une norme qui, de toutes les façons, ne cesse d’être contournée dans les pratiques sociales ?  

Comment avez-vous travaillé pour vous approprier une thématique aussi forte, celle de l’histoire d’amour contrariée ?

Quoi de plus commun et de plus banal qu’une histoire d’amour contrariée ou d’une rupture amoureuse ! Que cela soit entre deux femmes, deux hommes, entre une femme et un homme ou entre deux personnes d’appartenances ethniques ou de classes sociales différentes ou pas… Cette histoire entre Lamiss et Nidhalé, à mon sens, transcende tout cela.

Derrière cette « banalité », derrière cette envie qui nous étreint d’effacer ce que nous avons vécu ou, au contraire, de s’y accrocher pour s’assurer que c’était la réalité, il y a ce que l’on traîne en nous comme expériences douloureuses ou comme blessures tenaces. Dans ce livre, je parle de la blessure d’abandon et de qu’elle provoque comme schéma, qui peut être répétitif, de vouloir ne plus exister si l’on ne se voit plus dans les yeux de l’être aimé. Il me semble que nous sommes nombreux et nombreuses à avoir ressenti cela un jour ou l’autre. Qu’advient-il quand, en plus, la société, forte de ses conventions et de son rejet de ce qu’elle considère comme marginalité, fait tout pour vous pousser dans cet effacement ? C’est peut-être autant une histoire d’amour contrariée qu’une histoire de survie, de retour à la vie, après tout !

Effacer. Loubna Serraj. Editions Au Diable Vauvert

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