Exploration croisée de la littérature finlandaise contemporaine et de l'écriture de Susanna Hast
Certaines maisons d’édition jouent un rôle particulier dans l’histoire de Bookalicious. Certaines sont en partie responsables de la création de ce media, tourné vers une édition libre, téméraire, dynamique et inventive. Il était temps d’inviter Sylvie Martigny et Jean Hubert Gailliot, le duo derrière les éditions Tristram, à l’origine de tant de belles découvertes littéraires, de livres qui changent la manière de voir le monde, à parler de leur maison d’édition indépendante et farouchement créative. Avec une ligne éditoriale à la fois évidente et en évolution perpétuelle, Tristram s’ancre autant dans de grands classiques de la littérature anglo-saxonne que dans une contre-culture devenue culte. Sans négliger des titres francophones contemporains à la singularité confondante. Rencontre avec un duo déjanté dont on a bien besoin.
Nous sommes éditrice et éditeur parce qu’un jour, avec un cutter, on a découpé les 60 pages des Poésies d’Isidore Ducasse dans les Œuvres complètes de Lautréamont. Ç’a été le premier « geste éditorial » de Tristram, et au printemps 1989 notre premier livre.

Comment êtes-vous devenus éditeurs ?
À un moment on a été aspirés dans un groupe informel de personnes qui désiraient créer une maison d’édition « différente », qui ferait ce que les autres ne faisaient pas, ou ne faisaient plus. On était les plus jeunes du groupe, sans attaches ni projets. On s’est mis au travail. Une idée en a appelé une autre, cela dure depuis 40 ans.
Pourquoi ce nom, « Tristram » ? Y aurait-il un lien avec Tristram Shandy ?
Trois auteurs ont été fondateurs : Isidore Ducasse, Ezra Pound, Laurence Sterne. Lorsqu’il a fallu baptiser la maison, on a pensé que la liberté et l’imprévisibilité du « héros » de Sterne, Tristram Shandy, correspondaient exactement à la position qu’on voulait adopter en tant qu’éditeur. La nouvelle traduction de ce chef-d’œuvre du roman anglais du XVIIIe siècle, long de mille pages, par le génial traducteur Guy Jouvet, a été notre premier véritable succès.

Votre catalogue est pluriel, éclectique, foisonnant. Comment définiriez-vous votre ligne éditoriale au bout de presque 40 ans d’existence ?
Nous ne la définissons pas. La subjectivité est maximale, ce qui n’interdit pas la cohérence. Un exemple : le critique de rock Lester Bangs était un lecteur ébloui de Jack Kerouac, Kerouac était un admirateur de Laurence Sterne, auquel il rend d’ailleurs hommage au début de son dernier roman, Vanité de Duluoz. En éditant le livre de Bangs, Psychotic Reactions & autres carburateurs flingués, on avait été amusés (dans le chapitre « Les racines du punk ») par son tour d’esprit et certains de ses procédés rhétoriques assez proches de ceux de Sterne, deux siècles auparavant. Des liens très forts unissent les livres qui composent notre catalogue, même si nous n’en sommes pas toujours immédiatement conscients. Lorsqu’on avait reçu Les Insoumises, le premier roman de Celia Levi, âgée à l’époque de vingt-cinq ans, on avait soupçonné notre ami Pierre Bourgeade, quatre-vingts ans, d’avoir imaginé ce pseudonyme pour nous piéger ! Il n’en était rien : quelques jours plus tard, on faisait la connaissance de Celia dans un café parisien, pour signer le contrat.
Comment choisissez-vous les auteur·rice·s que vous allez publier, qu’il s’agisse de traduction ou de premiers romans ? Comment choisissez-vous vos traducteur·rice·s, également ?
Pour les premiers romans, il faut que nous ressentions une adhésion immédiate et totale, par-delà les éventuelles imperfections. Quant aux traductrices et traducteurs, il est rare que nous les cherchions, ils font partie du projet dès le départ. Guy Jouvet a traduit pour nous les trois romans de Laurence Sterne, mais il n’a rien publié d’autre, nulle part. Claude Riehl a voué sa vie à la traduction d’Arno Schmidt, son engagement était absolu, et c’est d’ailleurs lui qui était venu nous trouver, car il savait que nous aimions Schmidt passionnément. On pourrait multiplier les exemples.

Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans ce métier ?
Le fait de devoir tout faire, de A à Z. C’est la raison pour laquelle, jusqu’à présent, nous avons fait le choix de rester indépendants. Les contraintes sont aiguës, mais le plaisir est extrême.
Quels sont les changements, notamment en terme de goûts et d’habitude de lecture, ou encore en terme de tendances éditoriales, que vous avez observés au cours des années ? Votre lectorat s’est-il modifié au fil du temps ?
En dépit du déclin général de la lecture, notre lectorat s’est élargi, grâce au renforcement progressif de notre diffusion et sans doute aussi à l’amélioration de notre savoir-faire. À nos débuts, à la fin des années 1980, il n’y avait pas le même engouement pour l’édition indépendante. Verdier, Allia, Tristram, quelques autres, faisaient figure d’exceptions. C’était à la fois un avantage (on détonnait dans le paysage) et un inconvénient (on ne faisait pas le poids face aux majors). Aujourd’hui, l’édition indépendante est à la mode ! Pour ce qui concerne les « tendances éditoriales », Tristram a contribué à lancer la vogue des livres sur le rock (avec Lester Bangs en 1996), puis celle des « nouvelles traductions » (avec Tristram Shandy en 1998) — mais nous sommes méfiants envers les « tendances », quelles qu’elles soient, cela devient vite des filons, avec tout ce que cela peut comporter d’opportunisme. Dans notre cas, le soutien des médias a été fondamental. D’autres maisons ont plutôt misé sur la relation avec les libraires, un domaine où nous sommes devenus à notre tour très actifs. Pour résumer les bouleversements qui touchent l’édition littéraire, on pourrait dire qu’il y a quarante ans, c’était le fonds, le back-catalogue qui finançait les nouveautés. Aujourd’hui, ce sont les nouveautés qui doivent financer le fonds. C’est le signe d’une versatilité de plus en plus grande du goût des lecteurs — et un écueil supplémentaire pour les éditeurs, qu’ils soient indépendants où qu’ils appartiennent à un groupe.

Quelles sont les menaces qui pèsent sur l’édition indépendante ces derniers temps ? De quelle manière les lecteur·rice·s peuvent-ils et elles contribuer à soutenir les démarches comme la vôtre?
Le plus grand danger, c’est le conformisme. Celui des écrivains, des éditeurs, des critiques, des libraires, des lecteurs. Il y a mille façons d’être anticonformiste, chez Tristram on résume cela d’un slogan : « La littérature, c’est ce qui change la littérature. »

![[INTERVIEW] EUPL 2026 : Panorama avec Susanna Hast](https://cdn.prod.website-files.com/63bc3dced6941a828cf893ac/6a47b6220c860ca0bb847bec_EUPL2026.jpg)
![[INTERVIEW] Les Éditions La Reine Blanche](https://cdn.prod.website-files.com/63bc3dced6941a828cf893ac/67a614850565c418f45556de_logo-reine-blanche.jpg)
![[INTERVIEW] Faute de Frappe : quand sonne l'Heure affreuse](https://cdn.prod.website-files.com/63bc3dced6941a828cf893ac/699f16ffac9a93ba792596c9_fautedefrappe-editeur.png)