Échange autour de l’écriture, de la traduction, de la publication avec Laurent Queyssi et ses casquettes plurielles et complémentaires. Auteur, scénariste, traducteur, directeur de la collection Styx, le label horrifique des éditions Fleuve, il nous parle de créations et tendances littéraires
Une maison d’édition ? Pas tout à fait ! 1115, c’est une agence ce voyages littéraires qui vous embarque à bords de magnifiques vaisseaux… de 11cm sur 15cm (d’où le titre de la maison). Autant dire que l’évasion tient dans la poche. Romans, mais également (et surtout) novellas et nouvelles à l’unité, un format bien original pour des escapades brèves et à petit prix, dans des univers pluriels. Anticipation, dystopie, SF, pulp, fantasy, les mondes imaginaires occupent le devant de la scène de cette maison d’édition indépendante originale. Embarquement avec Thomas Fouchault, l’un des éditeurs et fondateurs.
Nous sommes Éditeurs parce... qu’ouvrir l’horizon des lecteurs en fait sans doute l’un des métiers les plus nobles qui soient.

Comment êtes-vous devenus éditeurs ?
Je suis entré dans le monde du livre en tant qu’auteur aux Éditions 1115, en 2019. Lorsque Frédéric Dupuy, le fondateur de la maison d’édition, m’a proposé de nous associer pour développer le projet ensemble en 2021, l’idée m’a plu, et je suis devenu co-éditeur de la maison d’édition. De son côté, Frédéric désirait travailler autour du livre depuis l’adolescence. Lorsque l’opportunité de réaliser son projet de maison d’édition s’est présentée, il n’a pas hésité et s’est lancé dans l’aventure. Nous avons tous les deux appris sur le tas en mobilisant nos compétences avec la volonté de faire les choses justement et bien, et c’est ainsi que nous internalisons l’essentiel des fonctions nécessaires au bon fonctionnement de la maison d’édition. Même nos couvertures sont faites maison !
Pouvez-vous nous en dire plus sur le nom de votre maison ?
Derrière ce nombre énigmatique se cachent deux significations. La première est une date. Lorsqu’il a lancé le projet de la maison d’édition, Frédéric Dupuy souhaitait garder ses options ouvertes pour éditer de l’imaginaire, mais potentiellement développer des collections dans d’autres genres. À force de se creuser la tête, il s’est dit que cette date - novembre 2015 – avait une certaine élégance. C’est ainsi qu’est né le nom : de 11/15 à Mille Cent Quinze ! Très vite, ce nom est devenu le format phare de nos ouvrages (11 cm x 15 cm). Avec la publication de notre premier ouvrage en 2016, nous allons donc fêter nos dix ans très prochainement.
Comment est née cette maison d’édition, à partir de quels constats, de quelles envies ?
Le paysage éditorial français est dominé par les romans, qui sont perçus par les médias, les institutions et une partie des lecteurs comme la forme reine de la littérature. D’autres vont même plus loin, considérant que l’on ne peut pas se considérer comme un auteur digne d’intérêt si l’on n’est pas romancier. Ces jugements de valeur ne sont pas nouveaux, ils découlent directement d’une mise à l’écart progressive du récit court au siècle dernier, là où la nouvelle et le feuilleton étaient les formats-phare de l’imaginaire du XIXe siècle. Or, la quantité ne fait pas la qualité, et un récit court et efficace peut valoir un gros pavé qui tire en longueur. C’est pourquoi nous avons souhaité dès le départ mettre le format court au cœur de notre maison d’édition, pour redonner quelques lettres de noblesse à la nouvelle et à la novella. D’autre part, l’imaginaire en librairie est dominé par des licences anglo-saxonnes traduites et diffusées par les grosses maisons d’éditions. Mais où se trouve l’imaginaire francophone dans tout ça ? À contre-courant de la plupart des autres maisons d’édition, nous ne publions que des œuvres d’auteurs francophones contemporains, afin de vous montrer que nous avons encore de belles pages à écrire devant nous !

On raconte de tout sur les sélections de manuscrits, comment les lisez-vous ? Comment choisissez-vous vos nouvelles plumes ?
Nous les choisissons au coup de cœur, tout simplement. Nous acceptons les nouveaux manuscrits lors de périodes annuelles de soumission (généralement deux mois durant l’hiver) et prenons ensuite le temps nécessaire pour découvrir les textes. L’essentiel est de donner sa chance au manuscrit, que l’auteur soit expérimenté ou une nouvelle plume. C’est l’imaginaire et la qualité du récit qui priment !

L’imaginaire a le vent en poupe, comment parvenez-vous à conserver votre singularité tout en vous adaptant aux attentes ?
Je pense que notre authenticité fait notre singularité : nous restons fidèles à nos coups de cœur et faisons notre possible pour embarquer les lecteurs avec nous dans des projets peu communs, plutôt que de nous plier à des attentes marketing poussées par les plateformes. Nous sommes méfiants des tendances comme de l’actualité chaude et préférons cibler des ouvrages qui sont intemporels, et que nous pourrons commercialiser sur le long terme.
Vous éditez principalement de la forme courte, de la nouvelle à l’unité et de la novella. Pourquoi ce choix, quels sont les retours des lecteur·rice·s ?
Nous avons commencé à donner quelques raisons objectives ci-dessus, mais pour compléter avec une note plus personnelle : c’est parce que nous aimons cela, tout simplement ! Frédéric et moi avons grandi avec des livres de poche, accessibles et lisibles en toutes circonstances. Nous avions envie de proposer cela aux lecteurs avec des petits formats facilement transportables dans le sac ou dans la poche pour s’évader le temps d’un voyage en bus ou dans le train. Les retours des lecteurs et lectrices sont très positifs, et nous voyons la novella devenir tendance grâce au développement de collections dédiées chez des éditeurs de taille moyenne, comme le Bélial (Une heure lumière) ou Argyll (RéciFs).

Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans ce métier ?
Deux éléments nous viennent particulièrement en tête : la liberté, et la créativité. Pouvoir donner vie à des récits extraordinaires, tout en prenant un immense plaisir à matérialiser leurs écrins de papiers, sans que qui que ce soit nous dicte la direction à prendre en termes de « Voyages Littéraires ». Dans un monde qui tend de plus en plus vers l'aliénation et l'appauvrissement des imaginaires, préserver cette licence artistique n'a pas de prix.

![[INTERVIEW] Laurent Queyssi : "L’horreur aborde des sujets brûlants, sociétaux, globaux ou intimes, sans prendre de gants"](https://cdn.prod.website-files.com/63bc3dced6941a828cf893ac/6937f9efd26d62955d0f63df_styx-editions.jpg)
![[INTERVIEW] Sacha Bertrand : "Je ne me retrouve pas dans les récits d’effondrement"](https://cdn.prod.website-files.com/63bc3dced6941a828cf893ac/699f1240a6fea4e0fa0f5fb6_11H02-sacha-bertrand.jpg)
![[INTERVIEW] Maeve Spiral : "On peut faire bouger les lignes sur les représentations féminines dans la littérature de l’imaginaire"](https://cdn.prod.website-files.com/63bc3dced6941a828cf893ac/69eb2a28a1620d1698bda247_perles-pour-truies-actusf.jpg)