[INTERVIEW] Julien Bucci & le SVP : "La poésie fait corps, pleinement, et nous relie"

SVP n’est pas ici l’acronyme de « S’il vous plaît », mais d’une initiative poétique dont la portée dépasse les mots : le Serveur Vocal Poétique.

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[INTERVIEW] Julien Bucci & le SVP : "La poésie fait corps, pleinement, et nous relie"

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6/3/2024
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SVP n’est pas ici l’acronyme de « S’il vous plaît », mais d’une initiative poétique dont la portée dépasse les mots : le Serveur Vocal Poétique. Lancé en 2020, à l’occasion du premier confinement par le poète Julien Bucci et la compagnie Home Theatre, le SVP apporte la poésie non sur un plateau, mais sur un coup de fil. Serveur vocal interactif, il permet aux auditeur·rice·s d’interagir en formulant des choix grâce aux touches du téléphone. Simple comme bonjour et bien plus attirant que la plupart des serveurs vocaux qui ont une fâcheuse tendance à nous faire perdre patience. Gratuits, accessibles 24h/24 et 7 jours / 7, les numéros  sont accessibles depuis la France et la Belgique. Le SVP connaît sa cinquième édition en 2024, avec pour thématique « Incarner : 30 poèmes pour dire le corps ». Plongée dans les coulisses de cette démarche unique avec Julien Bucci poète engagé, militant du verbe et d’une poésie quotidienne, vivante et inclusive.

© Dorothee Sarah

Comment est né le Serveur Vocal Poétique, quelle est sa fonction ? 

Lors du premier confinement, de mars à mai 2020, j’ai coordonné un collectif de 20 lecteurs et lectrices qui a offert près de 1800 lectures téléphonées. Le public pouvait, en quelques clics, réserver un créneau sur un site. Le jour dit, à l’heure dite, un comédien ou une comédienne appelait la personne pour lui offrir la lecture d’un poème, rien que pour elle. C’était un geste de réunion : un tissage de liens par les mots, offerts de bouche à oreille. Ce projet nommé Biblio-fil a eu un écho très fort de la part des auditeurs.trices et des artistes qui y ont participé. Quand nous avons été reconfinés en octobre 2020, la question s’est posée de relancer ou non Biblio-fil. Nous sommes alors convenus qu’on ne pouvait pas pérenniser cette action sans financement dédié, sans rémunérer les artistes, qui pour la plupart étaient des professionnels.les. Comme je suis un peu touche-à-tout (pas seulement comédien et auteur mais aussi webmaster), j’ai détourné les fonctions d’un Serveur Vocal Interactif (SVI) pour mettre en relation le public avec des poèmes, à écouter sur une ligne fixe interactive, gratuitement, 7j/7 et 24h/24. Le SVP (Serveur Vocal Poétique) a conservé le geste de don et de proximité qui faisait partie intégrante de l’esprit originel de Biblio-fil.

Pourquoi un numéro de téléphone, « à l’ancienne » ? 

Parce que tout le monde a un téléphone dans sa poche ou un bon vieux téléphone filaire à la maison ! En revanche, tout le monde ne possède pas forcément un ordinateur chez soi. Le téléphone est le médium le plus inclusif qui soit ! C’est une technologie fiable, très simple d’usage, à la portée de tout le monde et à tout âge. Le téléphone porte en lui une symbolique de l’intime et du lien. On appelle des gens qu’on aime ou qui comptent pour nous. On entend des voix qui nous parlent. Et nous leur répondons. Ici, on appelle la poésie. On fait le geste de l’appeler. Et elle répond. Elle nous parle. Il y a aussi, je crois, un état d’écoute sensible au téléphone, qui offre une plus grande attention, une plus grande acuité. On a bien vu, au fil du temps, que nous n’arrivions plus à nous concentrer à force de voir des visages en visioconférence. Il nous fallait couper les caméras pour mieux nous concentrer sur les voix. Le SVP propose une expérience similaire, centrée avant tout sur l’écoute.  

Les 30 noms de la poésie contemporaine de cette édition, comment les avez-vous choisis ? 

Pour cette édition, j’ai sollicité des auteurs et autrices représentatifs.ves de la diversité de la création poétique actuelle. Des poètes qui revitalisent la langue, qui jouent avec, la déforment, la réinventent. Des artistes dont j’apprécie à la fois l’écriture et l’action, qui œuvrent à rendre la poésie vivante et stimulante. Des poètes aussi dont je connais l’attachement à la question du corps, puisqu’il s’agit de la thématique centrale de cette 5e édition. 

Certains poèmes sont lus par des comédien·ne·s, d’autres par les poète·esse·s, comment se répartissent les lectures ? 

Le parti-pris de base a toujours été de laisser à l’auteur ou à l’autrice le choix de lire elle-même son poème, ou non. Dans ce cas, le poème sera confié à un comédien ou une comédienne de la compagnie, ou à des comédiens de la Comédie Française, qui a été partenaire du projet (les poèmes enregistrés par la Comédie Française ont notamment été diffusés dans le métro parisien pendant les Nuits de la lecture).

Quelles sont les réactions des participant·e·s aux différents activités comme le catch poétique ou le speed dating ? Comment sont venues ces idées ? 

Trois ans après le lancement du premier SVP, après avoir pu retrouver le public et nous réunir à nouveau, l’envie est apparue « d’incarner » le SVP. Une des démarches de la Cie Home Théâtre est de combiner des médiums et des formes qu’on n’associe pas forcément entre elles, comme le soin de beauté et la poésie (Institut de beautés littéraires). L’idée de faire un Catch poétique où deux artistes performent des poèmes dans un ring nous a semblé tout aussi évidente : c’est tout à fait à l’image de ce que nous élaborons chez Home Théâtre. La réception de ce spectacle (que nous jouons régulièrement en collèges et lycées grâce au Pass Culture) est excellente ! Les ados sont scotchés ! Pour le Speed dating poétique, l’idée est de pouvoir « rencontrer » un poème, les yeux dans les yeux, comme on peut rencontrer l’amour, de table en table. Toutes les 3 minutes, le public rencontre un auteur ou une autrice du SVP : un poème se livre. La rencontre est dynamique, le public change de place et de position (une fois debout, une fois assis…). Tout comme le Catch poétique, ce dispositif fonctionne incroyablement bien. C’est ludique, très rythmé. Pas le temps de réfléchir, un autre poème nous attend !

Vous menez par ailleurs de nombreuses actions dans différentes structures, écoles, bien sûr, mais aussi EPHAD ou hôpital, qu’est-ce qui vous motive à amener la poésie dans ces lieux ? Quelles sont les réactions des différents publics ? 

C’est une intention qui m’anime, depuis plus de 25 ans. En tant qu’artiste, je veux avant tout « aller vers ». Là où sont les publics, de tous âges et de toutes conditions sociales, notamment les publics en difficultés, éloignés, empêchés… Je ne trouve aucun intérêt à jouer dans les lieux consacrés du théâtre, qui malgré tous leurs efforts restent fermés à la multitude du public. Les espaces dédiés sont des sanctuaires, chargés de conventions. Un grand nombre de personnes ne s’y sent pas à l’aise, pas légitime. Le théâtre n’a pas besoin de s’enfermer dans ses propres murs. On peut jouer partout, tout le temps. Cela nécessite de mettre en perspective chaque geste, chaque intervention. Quel public vais-je rencontrer ? Est-il porteur d’un handicap que je dois prendre en compte ? Comment vais-je engager la relation ? Ma démarche n’est jamais figée, elle se réinterroge en permanence. J’écris des poèmes sur mesure, comme des récits de promenades à l’attention de patients en soins palliatifs (Au vert, au vent, dans l’instant) ou des poèmes à portée existentielle pour des bénéficiaires des Restos du cœur (J’ai besoin d’être). Le processus de création est renversé. Je pars d’un public, sa spécificité, ses besoins, ses aspirations… et je remonte le courant, vers une création que je tisserai de mots, qui fera lien et fera sens.

 

Que représente la poésie, pour vous ? 

Je citerai de mémoire une phrase de Jean-Pierre Siméon qui définit tout à fait ce que  représente, selon moi, la poésie. La poésie, dit-il, est « une prise de liberté dans la langue ». Le poète ou la poétesse explore une langue qui est « autre ». Pas la langue de la vie. Pas la langue de bois. Ni la langue morte. La poésie parle (et nous parle) de manière singulière. Elle nous attrape. Elle nous touche. Le poète ou la poétesse ramasse la langue, il ou elle la densifie, l’intensifie. Là ou le roman peut tirer en longueur, ergoter, blablater… la poésie parle droit, sans détours. Elle provoque une expérience sensorielle qui nous saisit à un endroit profond, un endroit qu’on ne peut pas toujours conscientiser. La poésie, surtout, part du corps et revient à lui. Elle se relie à la voix, au souffle et à la bouche de la personne qui écrit, mais aussi celle qui lit et dit la poésie. La poésie fait corps, pleinement, et nous relie.

Retrouvez toute les informations du SVP sur son site (y compris ses précédentes éditions)

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