[INTERVIEW] Filles de l'Est, Femmes à l'Ouest

8 femmes. 8 femmes ayant grandi à l’Est, dans cette Europe fantasmée et mal connue sur laquelle l’Europe de l’Ouest calque clichés et jugements. À la fois intime et ouvert sur le monde, ce recueil de seize nouvelles donne à voir des quotidiens, des modes de vie, des modes de pensée.

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[INTERVIEW] Filles de l'Est, Femmes à l'Ouest

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16/5/2023
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8 femmes. 8 femmes ayant grandi à l’Est, dans cette Europe fantasmée et mal connue sur laquelle l’Europe de l’Ouest calque clichés et jugements. À la fois intime et ouvert sur le monde, ce recueil de seize nouvelles donne à voir des quotidiens, des modes de vie, des modes de pensée sur lesquels les européens de l’Ouest ont apposé un manichéisme criant d’inculture. Avec humour, tendresse, nostalgie, tristesse, les huit autrices, issues de Hongrie, de République Tchèque, de Bulgarie, d’Estonie, de Pologne, de Slovaquie, de Russie, de Roumanie invitent les lecteur·rice·s dans leur réalité. Européen, mais surtout humain, ce recueil incite à ouvrir les yeux et à voir le monde avec subtilité et intelligence. Rencontre croisée avec la directrice de l’ouvrage, Elisabeth Lesne,et deux autrices, Lenka Hornakova-Civade et Sonia Ristic pour une plongée dans un recueil indispensable.

Sonia Ristic

Comment avez-vous travaillé ensemble sur ce livre ?

SR : Ça s’est fait assez simplement, en proposant à une douzaine d’autrices que l’on connaissait. Certaines se sont désistées en cours de route, par manque de temps, de disponibilité. Les 8 qui sont restées sont celles qui ont proposé des premières moutures de leurs textes assez rapidement. Nous avons veillé également à ce qu’autant de pays d’origine que possible soient représentés, ainsi que des parcours de vie variés.

EL : Quelques mois avant l’anniversaire des trente ans de la chute du Mur, Sonia et Lenka ont eu l’idée de rassembler des autrices nées à l’Est pour qu’elles évoquent leur enfance dans leurs pays respectifs. Sonia me connaissait, moi 100% à l’Ouest, car elle avait participé à un autre recueil que j’avais dirigé, Paris, Lumières étrangères (Magellan & Cie). Quant au choix des autrices, c’est une histoire d’amitiés. Personnellement, j’ai contacté Katrina, Albena et Andrea, que j’avais invitées au musée de l’Immigration dans le cadre du prix littéraire de la Porte dorée. Mais j’avais lu et aimé les livres des autres écrivaines présentes dans ce recueil. Le désir était de faire entendre d’autres voix que celles des Occidentaux pour parler de ce qu’on appelait autrefois « le bloc de l’Est ».  

LHC : L'idée du livre est née lors d'une discussion avec Sonia sur le sujet de l'Europe, de nos regards et ceux des autres sur elle et sur nous-mêmes. Cette idée, qu'il fallait ensuite préciser et discuter, nous semblait intéressante et prégnante, nous l'avons proposée et soumise à la réflexion à d'autres auteures. Le retour de plusieurs d'entre elles était très positif, le livre prenait corps.


Quel est pour vous la portée de ce recueil, dans le contexte actuel en particulier ?

SR : Je crois que c’est aux lectrices et aux lecteurs de nous le dire. On espère que la lecture de ce recueil ne se limitera pas uniquement à ce moment de résurgence de tensions Est-Ouest liée à la guerre en Ukraine. On espère aussi que ça donnera envie à celles et ceux qui les connaissent moins de découvrir les littératures de cette partie de l’Europe.

EL : Plusieurs lecteur.ice.s m’ont avoué avoir dû consulter un atlas pour situer les pays de nos 8 autrices. Par exemple, les frontières de la Bulgarie et de la Roumanie se mêlaient dans leur esprit… Il s’agirait de 8 Africaines, les difficultés seraient les mêmes, ou plutôt pires, mais quand même, nous appartenons tous à l’Europe ! Depuis le 24 février 2022, nos regards sont tellement tournés vers l’est que ce n’est pas mal si ce recueil donne quelques repères à travers des histoires individuelles. De plus, dans le post-scriptum, les « filles de l’Est » réagissent par rapport à cette guerre dont leurs pays sont si proches. Ce qui influe bien sûr sur la perception qu’elles en ont.

LHC : L'idée est née au printemps 2019, le recueil n'est pas la réponse ou la réaction à la situation actuelle, il aspire à réveiller ou renforcer la curiosité et l'intérêt des lecteurs au-delà d'un commentaire de l'actualité, aussi terrible puisse-t-elle être.


Pourquoi connaissons-nous, Européen de l’Ouest, aussi mal les modes de vie en Europe de l’Est, d’après vous ?

SR : Pour ma part, je pense que c’est beaucoup dû au fait que le grand public est souvent resté sur les premières impressions, sur ce que les premiers dissidents ont montré, raconté de leurs pays d’origine. En France, on a la fâcheuse tendance à aimer « les cases », il ne faut pas que ça dépasse. Ainsi, on attend probablement des Tchèques qu’ils soient dans la veine de Kundera et des Yougos qu’ils nous resservent du Kusturica jusqu’à la nausée. Il y a là un phénomène d’exotisation qui ne touche pas seulement les préconçus concernant les pays dits de l’Est; on peut voir ça également quand on parle des auteurs subsahariens, ou du Proche et Moyen-Orient. J’ai l’impression que souvent, le grand public cherche à confirmer une idée préexistante et qu’il est parfois ardu de sortir de ces cases.

EL : Souvent, lorsque les Français croient les connaître, c’est pour assener des clichés, l’alcool, la prostitution, les travailleurs bon marché, les Etats mendiants de l’UE… Je croyais qu’après la chute du Mur et l’ouverture des frontières, les touristes s’aventureraient davantage dans ces pays, mais la curiosité n’a rien eu de spectaculaire… Des week-ends à Prague et à Budapest, des jeunes à Berlin réunifié, mais quoi de très différent ? En fait, les Européens de l’Ouest regardent ceux de l’Est comme ils regardent leurs immigrés : il y a eux, et nous ; le regard est inquiet, voire hostile, condescendant, voire méprisant. Surtout ignorant.

LHC : Je crois qu'il s'est produit un étrange phénomène lors de la grande adhésion des pays d’Europe centrale et de l’Est à l’Union européenne en 2004. La curiosité et l'appétit pour son voisin, que l’on espérait réveiller, se sont éteints, essoufflés, comme si une fois « regroupés », on n’avait plus rien à se raconter, rien à découvrir. Mais l’Europe, telle que je l’entends, n’est pas uniformisation, bien au contraire, c’est la capacité de vivre ensemble dans la diversité, et c'est ça que l’on veut présenter et préserver.


Pensez-vous que l’on puisse parler de littérature européenne ? Que signifierait ce terme pour vous ?

SR : On peut parler de littérature européenne, bien sûr, même si ce n’est jamais uniquement ça. Mon écriture, par exemple, est fortement nourrie non seulement par mon enfance africaine, mais aussi par mes lectures d’auteurs sud-américains, nord-américains, indo-britanniques, etc. C’est une écriture européenne dans la mesure où, pour la plupart d’entre nous, nous écrivons depuis le continent européen et depuis de constants allers-retours entre différents pays européens. Mais il faut se méfier des frontières, même quand ce sont celles d’un continent. La littérature est toujours beaucoup plus poreuse, me semble-t-il.

EL : Ces 8 autrices sont manifestement européennes, elles continuent d’aller d’est en ouest, elles. Elles écrivent en français, mais elles sont polyglottes et leurs destins sont transnationaux. Leur perception du monde me semble plus affûtée, leurs yeux plus grands ouverts. Ce qu’on ne peut que leur envier. Mais la littérature n’est pas une question d’origine, plutôt d’horizon et de rencontres.

LHC : Oui, l'Europe est une idée politique, une histoire, des histoires, et aussi un continent, une géographie, et rien de cela n'est fixe, immuable, fermé, définitif. Je crois que la littérature européenne existe, mais sa définition est toute aussi nébuleuse et incertaine que l'Europe elle-même, suivant ce que l'on va entendre quand on va dire l'Europe. Elles, l'Europe et sa littérature, sont perméables, généreuses, fragiles et fortes à la fois.


Quel rôle peut jouer la littérature dans un contexte européen mouvementé comme en ce moment ?

SR : Elle peut rendre les lectrices et lecteurs plus curieux, leur proposer des visions différentes, variées. Faire ce qu’elle fait toujours, dans tous les contextes, nous rapprocher de l’autre, de l’étranger, et en faire notre « frère humain ». Proposer une pluralité des discours et des pensées, ainsi qu’une approche par le sensible.

EL : Si ce recueil pouvait inviter les lecteurs à considérer les pays dont sont originaires ces « filles de l’Est » à hauteur d’homme et non de géopolitique et de statistiques, ce ne serait déjà pas si mal.

LHC : La littérature est essentielle peu importe le moment. Elle fait les ponts, elle suspend le temps, offre la respiration, propose autre chose que « soi ». Elle empêche de penser en rond, c'est-à-dire creuser toujours la même idée sans la possibilité d'un examen par un autre biais – ce qui est la définition de l’idiotie. La littérature nous empêche de tomber dans ce sillon si profond que l’on ne voit plus le paysage autour de nous, dans un enfermement intellectuel et dénué des sens, bref, elle casse les clichés, nous aide à les comprendre, mais n’impose pas les réponses. Elle oblige au questionnement, à rester humain.

Filles de l'Est, femmes à l'Ouest. Collectif. Editions Intervalles


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