[INTERVIEW] Emmanuelle Péchenart : "Une des particularités de la langue de Wuhe est sa recherche et sa complexité"

Une bien étrange novella est parue chez les excellentes et exigeantes éditions Marie Barbier : « Le Recueil des ossements », écrit par le taïwanais Wuhe, et traduit par Emmanuelle Péchenart, qui nous parle de son rapport à ce texte et à la traduction en général.

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[INTERVIEW] Emmanuelle Péchenart : "Une des particularités de la langue de Wuhe est sa recherche et sa complexité"

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19/10/2023
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Une bien étrange novella est parue chez les excellentes et exigeantes éditions Marie Barbier : « Le Recueil des ossements », écrit par le taïwanais Wuhe. Dans ce récit, le héros, rongé par la maladie mentale, rêve de sa mère récemment décédée. Démarre alors une quête mystique, presque hallucinée, pour recueillir les ossements comme le veut la tradition funéraire taïwanaise et offrir une sépulture adaptée à sa mère. Pour parler de la prose particulière de cet auteur fort peu connu en France, sa traductrice, Emmanuelle Péchenart, prend la parole. 

 Quelle est votre spécialité en matière de traduction ? 

Je suis traductrice de littératures en langue chinoise, romans et poésie de Chine et de Taiwan, depuis la fin des années 1980.

 

Quel est votre premier souvenir de lecture de Wuhe ?

La première œuvre que j’ai lue est餘生Yusheng. Je ne connaissais pas Wuhe. J’avais été contactée par Esther Lin qui cherchait une personne pour traduire ce roman avec elle. Plutôt stupéfaite que rebutée par la complexité du texte, par sa fantaisie et sa forme particulière, j’ai immédiatement été séduite et ai accepté la proposition d’Esther. Le livre est paru sous le titre Les Survivants, chez Actes Sud, en 2011. Au cours de notre travail, Esther a dit un jour : « Wuhe, mais il devrait avoir le prix Nobel ! », et je suis d’accord avec elle et beaucoup de critiques pour voir en lui un des grands écrivains de notre temps.  

 

Qu’avez-vous traduit de lui, en dehors de « Le recueil des ossements » ?

En 2012, invitée à participer à l’atelier ALIBI (Atelier de Littérature Bipolaire), j’ai traduit un deuxième texte de Wuhe, 撕人撕歌 Si ren si ge, écrit pour l’occasion. ALIBI, initié par Annie Curien (avec la Fondation Maison des Sciences de l’Homme) a connu de nombreuses éditions, il faisait dialoguer sur un même thème deux auteurs ou autrices respectivement de langues chinoise et française, qui écrivaient chacun un texte pour l’atelier. Il s’agissait cette année-là de Wuhe et de François Emmanuel, et c’est à moi qu’est revenu le redoutable privilège de traduire le texte de Wuhe, très court mais d’une difficulté rare. Cette traduction est parue plus tard dans le hors série n°1 de la revue Jentayu, sous le titre Chant déchirant du déchireur.  J’ai traduit ensuite une nouvelle, 逃兵二哥 Taobing erge, Mon frère le déserteur, qui est parue dans un recueil de littérature taiwanaise édité par l’Asiathèque. Cet ouvrage, Formosana, Histoires de démocratie à Taiwan, est paru en 2021.

 

Quelles sont les particularités stylistiques de cet auteur ? 

Une des particularités de la langue de Wuhe est sa recherche et sa complexité. Les écueils dont il émaille son écriture servent une position politique revendiquée : l’auteur veut mobiliser l’attention du lecteur et le sensibiliser sur des préoccupations vitales du monde contemporain. Le roman Les Survivants, qui explore la question de la violence à partir de l’oppression des aborigènes de Taiwan, et de leurs rituels passés de coupeurs de têtes, a une structure spécifique. Rarement ponctué, il est constitué de longues phrases faisant en général une dizaine de pages, et ce rythme engendre un flot, un flow semblable à celui de l’histoire ou à celui d’une rivière, que le narrateur remonte dans les montagnes du centre de l’île, et emporte le lecteur (consentant – tous ne le sont pas !) dans un mouvement merveilleux et irrésistible. Mais ses autres particularités sont un humour omniprésent, qui imprime une tonalité hilarante à des récits parfois horrifiques ou même tragiques, et aussi son absence de tabous. Le rire s’impose devant les jeux de mots, boutades ou notations érotiques ou obscènes, comme ceux qui apparaissent dans Le Recueil des ossements, dans un récit par ailleurs centré sur le deuil et la maladie mentale.

 

Quelle est la place de ce livre dans son oeuvre ? 

Le Recueil des ossements occupe une place singulière dans l’œuvre de Wuhe, il marque son retour à l’écriture après une retraite de dix années et, comme il l’a exprimé lui-même, son accès à une plus grande liberté. Cette place est en quelque sorte illustrée par l’histoire racontée, celle d’un homme qui s’extrait de la maladie mentale pour rendre à sa mère décédée les devoirs que la coutume exige, lorsqu’un disparu manifeste que sa sépulture ne lui convient pas. Le titre 拾骨Shigu désigne ce rituel, qui consiste à « recueillir les os » (signification de ces deux caractères), les nettoyer puis les incinérer pour procéder à de nouvelles funérailles.

 

Comment ce texte a-t-il vu le jour en Français ? Comment s’est passée la rencontre avec l’éditrice ?

J’ai rencontré Marie Barbier, éditrice du Recueil des ossements, dans des événements sur la traduction, à Orléans puis Chartres, alors que j’avais déjà traduit ce texte. Elle m’a confié un jour qu’elle souhaitait publier de la littérature taiwanaise et m’a proposé de lui présenter des auteurs. Je pensais cette nouvelle de Wuhe tellement particulière que je n’ai pas parlé de ma traduction, et seulement donné quelques pistes d’auteurs déjà traduits – dont Wuhe, quand même ! Et c’est sûr lui, sans hésitation, que le choix de Marie s’est porté. J’avais donc cette traduction déjà presque prête, ce qui a été une divine surprise pour moi. Mais bien sûr nous avons beaucoup échangé sur ce texte sur la traduction duquel les nombreuses et profondes lectures de Marie Barbier m’ont permis de retravailler.

 

Qu’apporte la littérature taïwanaise à des lecteur·rice·s français·es ?

Il faut dire d’abord que les grandes œuvres de la littérature taïwanaise sont une part de la littérature mondiale, ce en quoi elles doivent avant tout être considérées – et non pas comme des documents sur Taiwan.

Cependant, outre la beauté de leur écriture, ces œuvres sont évidemment souvent très marquées par leur époque, et l’histoire de cette île et sa douleur (un terme qui revient fréquemment, y compris dans d’autres arts, cf. le film de Hou Hsiao-hsien La Cité des douleurs). Cette littérature nous apporte un récit et une réflexion profonde sur l’histoire de l’île, avec les violences et la terreur qui ont été son lot longtemps au siècle passé, et aussi sa résilience et la construction opiniâtre de la démocratie – malgré tous les dangers qui la guettent : tout ceci qui est généralement si mal connu des lecteurs français. 

Le Recueil des ossements. Wuhe. Traduction d'Emmanuelle Péchenart. Editions Marie Barbier

 

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