[INTERVIEW] Editions Perspective Cavalière

Entretien avec le fondateur des éditions indépendantes Perspective Cavalière

[INTERVIEW] Editions Perspective Cavalière

Date
17/7/2023
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7 min
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Une maison  à la croisée de la traduction et de la visibilité des minorités sexuelles, c'est le pari des éditions Perspective Cavalière, fondées par Etienne Gomez. Rien à voir avec le dessin ni l'équitation, comme l'explique l'éditeur et traducteur à l'origine de cette belle initiative. 

Je suis éditeur·rice…parce que je ne peux plus faire autrement !


Comment êtes-vous devenu éditeur ?

Je suis venu à l’édition par la traduction littéraire, une activité que j’exerce depuis une dizaine d’années. Ma première traduction publiée remonte à 2014, mais elle était elle-même le fruit d’une longue période d’échanges avec des éditeurs auxquels je faisais des propositions. Certaines ont vu le jour, tandis que d’autres attendent encore. À partir de 2014,j ’ai rencontré beaucoup de traducteurs, notamment de ces langues dites« minorées », qui étaient dans la même situation que moi. Ils traduisaient pour divers éditeurs, mais ils avaient aussi des projets qui ne trouvaient pas preneur. Mais le déclic est venu à la lecture de Jameson Currier, dont Le Troisième Bouddha a été la première publication de Perspective cavalière. Jameson Currier en est auteur, mais aussi le fondateur d’une maison d’édition où il publie ses livres et ceux d’autres auteurs américains autour de l’expérience de l’homosexualité. Perspective cavalière fonctionne selon le même modèle, transposé à la traduction en France.


Comment avez-vous défini la ligne éditoriale de votre maison ?

Littérature mondiale, minorités sexuelles : ainsi se définit la ligne éditoriale de Perspective cavalière. Au sens esthétique, la perspective cavalière est un mode de représentation de la profondeur sans point de fuite, autrement dit sans réduction à l’unité. Il y a donc l’idée de déploiement de la diversité à l’infini, mais bien sûr le mot« perspective » suggère aussi que les destins individuels sont articulés à des pays et à des époques donnés, tandis que « cavalière » évoque l’idée de voyage, de déplacement à travers le monde. Plus concrètement, je m’intéresse à n’importe quel texte où la question des minorités sexuelles se pose en lien avec un environnement donné.


Publiez-vous ce que vous aimez lire ? Comment anticipez-vous les envies des lecteur·rice·s ?

Pour publier un texte, il faut croire dans ce texte, et pour croire dans un texte, il faut l’aimer avec ses éventuels défauts. Mais je m’aperçois en vous répondant qu’aimer un texte ne veut pas forcément dire aimer le lire. Je publie les livres que j’aime du fait qu’ils prennent place dans la mosaïque que je souhaite créer, de textes littéraires qui se répondent de pays en pays et d’époque en époque. Certains textes sont nécessaires même s’ils sont d’une lecture difficile ou dérangeante.


On raconte de tout sur les sélections de manuscrits, comment les lisez-vous ? Comment choisissez-vous vos auteur·ice·s ?

Pour le moment je suis peu concerné par cette question car la maison est encore toute petite, publie peu, et principalement des traductions, autrement dit des textes déjà édités à l’étranger et que j’ai décidé de publier en France. J’en suis d’ailleurs toujours au catalogue que j’avais esquissé avant de créer la maison… Mais je reçois parfois des manuscrits ou des propositions de traduction, et c’est ainsi que j’ai publié Rouge indien, de Nathalie Rouanet (France-Autriche),et LeR at d’égout, de Nuril Basri (Indonésie),qui avaient d’ailleurs en commun d’explorer des territoires asiatiques, ce que j’avais envie de faire après deux livres ayant exploré le monde arabe avec Aliet sa mère russe, d’Alexandra Chreiteh, et Intolérable :Mémoires des extrêmes, de Kamal Al-Solaylee. Le principal problème, c’est que je n’ai pas toujours le temps deles examiner sérieusement, et de répondre à leurs auteurs. Et une lettre de refus est souvent plus difficile à écrire qu’on ne pense.


Quels sont les titres que vous préférez chez vous ?

On préfère toujours les suivants ! C’est pourquoi je vais vous présenter les deux livres que je vais publier en 2024 et qui forment un « duo guerre froide » : Un pornographe, d’Arch Brown (1936-2012),manuscrit inédit retrouvé à la mort de son auteur, nous offre une plongée fascinante dans la pornographie new-yorkaise underground des années1960-1970, tandis que Résidence surveillée, d’Evgueny Kharitonov (1941-1981), recueil de textes publiés en samizdat, en l’occurrence dans des journaux clandestins à l’époque de Khrouchtchev et de Brejnev, nous projette dans un monde aux antipodes de la libération sexuelle occidentale, un monde d’ennuis avec le KGB et de sentiment de dépérissement. Rendez-vous en janvier et en avril 2024 !


Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans ce métier ?
Chaque livre est une exploration –d’un univers, d’un texte aussi, surtout quand il faut le traduire, expérience passionnante –, et une occasion de rencontres –avec des auteurs, mais pas seulement –libraires, lecteurs, critiques, blogueurs, bibliothécaires, professeurs, etc.


Quelles sont vos maisons préférées à part la vôtre ?

Il y a beaucoup de maisons dont le travail est inspirant, mais je me contenterai de mentionner celles avec lesquelles j’ai tissé des liens décisifs dans la création de Perspective cavalière. Il y en a trois avec lesquelles j’ai collaboré coup sur coup avant de créer ma maison et je crois que leur ligne a profondément inspiré la mienne : Signes et balises (littérature de témoignage), L’Antilope (expérience juive) et Belleville (littératures minoritaires). Je me reconnais aussi tout à fait dans une maison comme Kontr (domaine turc), et dans la figure du traducteur-éditeur qui l’a fondée.

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