[INTERVIEW] Clara Pacotte : "L'univers de Maboule est positif mais pas naïf"

Plongée dans l'univers foisonnant, joyeux et militant de l'artiste Clara Pacotte, qui signe un premier roman inspiré et poétique dans un futur désirable.

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[INTERVIEW] Clara Pacotte : "L'univers de Maboule est positif mais pas naïf"

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10/9/2026
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Bienvenue dans un monde composé de modes de vies durables, d'anarchistes rêveuses, de lesbiennes révolutionnaires et de cartes postales égarées. Maboule s'improvise trobairitz, le féminin de troubadour si vous l'ignoriez (moi aussi), et va de hameaux en village pour remettre à leurs destinatrices un paquet de cartes postales trouvées sur le dos d'une ânesse. Ce faisant, elle endosse un rôle d'archiviste et de tisseuse lien social entre les communautés disséminées dans un univers qui semble se remettre d'une période de grande violence. Patchwork d'histoires qui papillonnent dans un même univers, ce premier roman célèbre l'amour (et la colère) au féminin, l'importance cruciale des archives des mouvements de lutte LGBT, et la liberté. Rencontre avec une artiste plurielle, qui place l'expérimentation au coeur de son travail. 

© Emmanuelle Raoul-Duval

"Maboule" est votre premier roman, comment avez-vous eu l'idée de cet univers plutôt lumineux et positif qui tranche avec la noirceur de certains courants de la SF ? 

Je voulais développer un univers lent et dés-industrialisé, sûrement en réaction à celui dans lequel on vit actuellement. Ceci étant, je ne voulais pas idéaliser un monde médiéval ou penser qu’avec la chute des industries que nous connaissons viendrait un sorte de paix sociale. Au cours de mes lectures personnelles et mes recherches dans le domaine de la SF féministe, j’ai lu beaucoup de dystopies et d’utopies. D’ailleurs le premier texte de SF que j’ai écrit, MNRVWX, était une sorte d’utopie. Mais finalement même celui-ci s’est trouvée traversée de contestations internes à sa société d’apparence idéale. Je pense que dans notre monde actuel, ce serait laisser de côté beaucoup de connaissance des sociétés humaines que de penser qu’un système peut rendre tout le monde heureux·se et, en soi, préserver la bonne entente à tout point de vue (c’est ce que je projette sur l’utopie, mais il y a beaucoup de définitions à ce terme). Je pense que l’univers de Maboule est positif mais pas naïf. Pour moi, Maboule est plutôt une histoire individuelle dépendante d'une histoire collective qui a su créer des conditions d’existence correctes dans un monde a priori tout aussi violent que celui qui nous entoure. Il s’agit de déplacer le champ de vision, de ne pas accorder trop d’importance à ce qui est coercitif et discriminant dans ce monde futur, sans effacer les effets qu’il a pu avoir et sans minimiser son impact dans le présent de Maboule. Je crois que ça m’aurait trop déprimer d’écrire là-dessus uniquement. Le monde de Maboule existe avec ses contradictions car j’ai travaillé à lui donner une épaisseur et à le connaître pour écrire le livre, mais je ne fais apparaître que par touches ses aspects désespérants, je ne les laisse pas être le sujet principal. Il y a déjà tellement de récits dystopiques très noirs qui se rapprochent malheureusement de plus en plus de notre présent, que je n’avais pas le désir de m’infliger des heures et des heures de travail d’écriture qui m’aurait laissée encore plus désemparée quant à mon/notre véritable futur.

Le futur que vous décrivez est emprunt de nature, de poésie, de cartes postales et de temps, vous considérez-vous inscrite dans la mouvance "Solar punk" ? Est-ce le futur dont vous rêvez ? 

Je ne réfléchis pas spécialement en terme de genre ou de mouvance. Je ne rêve pas d’un futur totalitaire qui pousse les personnes déjà marginalisées à se retrancher dans des villes fortifiées pour leur propre sécurité, ni d’une vie d’itinérance comme seul moyen de subsistance, et encore moins d’un monde où les livres n’existent presque plus. Cependant, je crois sincèrement à la survivance de l’esprit d’entraide malgré la montée d’idéologies et de régimes militaristes et/ou fascistes. Je voulais écrire une histoire où les sensations, le rapport émotionnel aux gens, aux choses, aux paysages, ne se fait pas dissoudre par l’ambiance écrasante d’un système dominant. C’est peut-être utopique de croire que l’on a toujours autant d’attention à la poésie de ce qui nous entoure lorsque l’on vit dans ce genre de monde, mais j’aime à croire que c’est ce qui subsiste quand on ne peut pas maîtriser les grandes lignes, ce qui préserve les liens entre les gens. Le monde de Maboule est aussi un monde où les personnes se sont probablement déjà habituées à naviguer avec ces contraintes totalitaires. Ses mères et leurs amixs ont combattu, ont fui, mais sa génération à elle est née dedans. Maboule ne grandit pas avec le même système de référence, elle ne peut pas avoir la même perception que celles qui ont vu leurs idéaux se déliter au fil de leurs jeunes années.

Ce livre a connu une première existence, imprimé sur des tickets de caisse, pourquoi avoir chois de fixer sur du papier et de rassembler les aventures de Maboule ? Les avez-vous travaillées autrement pour ce recueil ? 

Les Aventures de Maboule, la version sur ticket de caisse, se lisaient dans n’importe quel ordre. Je les ai écrites quand j’étais invitée à participer à des expositions (FRAC, CAC Brétigny, Mécènes du Sud) et je m’inspirais du contexte, des légendes locales. Le public pouvait partir avec un exemplaire, ou même plusieurs. J’avais l’idée que les histoires allaient se disséminer et finir par s’effacer. C’était pour moi des expérimentations, des formats courts qui m’ont permis de développer le personnage de Maboule, son intériorité, son rapport à l’itinérance et à la passation d’histoire. Quand j’ai décidé de faire un roman à partir de ce personnage, j’ai repris certaines des aventures mais pas toutes, je les ai retravaillées, j’ai construit aussi la filiation de Maboule, développé son passé, la trame de sa vie. J’ai aussi pris le parti de réfléchir à une trame narrative qui puisse prendre une forme romanesque, une quête, un début, une fin, même ouverte. Si son récit fait sans cesse des allers et venues entre le passé et le présent, ses réflexions se passent dans la temporalité liée à la mission qu’elle se fixe et qui s’étale sur huit jours dans le livre. La collision entre les époques est due au déroulement de son voyage et à ses rencontres sur le chemin.Ce roman est aussi l’endroit où j’ai choisi de faire intervenir certains des personnages du Parking, étage 63, un autre ensemble d’histoires non linéaires que j’avais écrit vers 2018. Maboule est donc une histoire qui en relie plein d’autres.

Maboule est trobairitz (le féminin de troubadour), archiviste, passeuse de mémoire, votre écriture elle-même semble portée par une forme d'oralité, de chanson, de récit fragmenté. Comment avez-vous travaillé la langue de ce livre ?

J’écris tout à la main, ce qui empêche d’écrire très vite et trop de choses qu’on efface ensuite. Ça me permet de rester concise et précise dans mes idées et de noter toutes les choses que je dois affiner ou rechercher plus tard. Entre les passages écrits, il y avait dans mes carnets des pages de notes avec des phrases, des objets, des attitudes, que je voulais inclure dans le roman, et surtout des chansons que Maboule avait en tête tandis qu’elle marchait. J’ai écrit presque tout le livre dans des cafés ou entourée de conversations car ce sont des environnements dans lesquels j’arrive à me concentrer. De plus, j’ai moi-même travaillé dans les bars et je pense que ça influence ma façon de penser les dialogues par exemple. Je ne sais pas si ça se ressent dans le livre mais j’ai l’impression de connaître la voix de mes personnages et que je peux les entendre raconter leur vie accoudée au comptoir, avec toutes des intonations et des expressions singulières et parfois copiées ou empruntées à leurs paires ou leurs aînées. Je filme également mes proches, les paysages, des événements publiqcs auxquels je prends part, depuis de nombreuses années et je pense que ça m’aide à me concentrer sur la description précise d’un moment, d’une scène. J’arrive souvent à me la passer devant les yeux comme un film autant de fois qu’il est nécessaire pour capter des détails, rendre les gestes nets, les expressions du visage sincères, etc. Ensuite je choisis ce que j’ai envie de décrire de la scène. Pour le livre, ce sont à l’origine beaucoup de scènes indépendantes les unes des autres que j’ai pris soin de relier, avec le plus de finesse j’espère. Je ne l’ai pas écrit dans l’ordre. J’ai écrit mes scènes préférées en premier. Finalement, j’ai lu tout le livre à voix haute pour tester le rythme des phrases et faire des changements en conséquence. Étant donné que Maboule est une porteuse de fable, je voulais que, malgré ses introspections très intimes, son récit à la première personne puisse être emprunt de cette habitude qu’elle a de raconter des histoires sur les places des villages.

Vous avez par ailleurs co-fondé le collectif EAAPES, avec Charlotte Houette, autour des questions de féminisme et de genre dans la SF, comment est né ce projet ? 

Le groupe EAAPES (Exploration des Alternatives Arrivantes de Provenance Extra-Solaire) est né en 2016 au sein de la Cheapest University, une école expérimentale gratuite et organisée par des artistes. Nous avons commencé par le constat que nous trouvions peu de femmes dans les rayonnages SF des librairies ou bibliothèques. À l’époque, Charlotte avait trouvé la nouvelle « Émily chérie » de Joanna Russ traduite en français dans la revue Fiction. Les rendez-vous que nous avons organisés au départ était dédiés à Joanna Russ et à la lecture puis la traduction collective de ses essais regroupés dans le recueil To Write Like A Woman. Nous avons plus tard projeté des films de SF réalisés par des femmes et élargi nos recherches à d’autres autrices féministes de la fiction spéculative. Les readers que nous publions depuis 2018 permettent de mettre des textes d’autrices traduits issus du XX siècle en regard de critiques et fictions contemporaines, notamment sur les questions de genre. Ces publications sont aussi le lieu de diffusion de nos recherches sur les archives de ces autrices (correspondances, manuscrits, etc).

Le monde rural vous a déjà intéressée dans le projet "Des Glaneuses" qui parlait, entre autres, des agricultrices. Qu'est-ce qui vous parle dans ce monde ? 

Avec Lou-Maria Le Brusq, nous voulions dédier une partie de notre recherche et travail d’édition à toutes les initiatives de subsistance hors des circuits hégémoniques. Cela passe par la nourriture, l’habitat, la communauté, des choses essentielles à la survie.  Le lien des femmes avec l’agriculture et la terre est passionnant. Historiquement, elles sont reléguées en bas de l’échelle, on les laisse glaner les restes, et pourtant, ce sont des femmes ensemble qui imaginent des moyens de contourner les interdictions à l’auto-détermination, la main mise des géants de l’agro-alimentaire, les discriminations à l’embauche et à l’accès à l’héritage. Elles s’organisent en communautés pour leur sécurité, elles trouvent des façons de replanter des semences paysannes et d’atteindre l’autonomie alimentaire, elles imaginent des systèmes de partage des ressources, elles se forment entre elles quand elles n’ont pas accès aux informations.  Il nous importait aussi de mettre en avant les combats féministes ruraux qui parfois n’ont pas voix au chapitre dans les cercles urbains car ils font moins de bruit alors même qu’ils sont essentiels et très nombreux. Les revendications féministes sont très concrètes dans les milieux ruraux, ne serait-ce que parce que le travail y est bien souvent plus physique, que les avancées sociales sont arrachées après les autres corps de métier quand pourtant les agricultrices font partie de la force nourricière des sociétés depuis des siècles. Nos publications s’attachent à rassembler des textes, des archives et des témoignages de provenance internationale car nous voulions aussi nous éduquer nous-mêmes sur des initiatives non-occidentalo-centrées. Donc ce qui m’intéresse dans ce monde agricole, qui revêt un sens très large, c’est aussi le peu de connaissance que j’en ai. La revue est née de notre désir de comprendre davantage les préoccupations propres à des territoires que nous connaissons mal.

Pourquoi selon vous, la visibilité lesbienne est-elle encore si confidentielle ? Elle sort des tropes dramatiques qui la caractérisaient, gagne du terrain dans les narrations, mais avez-vous l'impression qu'il y a un véritable changement ? 

Je crois qu’il y a un changement dans le bon sens. Des textes lesbiens oubliés sont enfin traduits, des lesbiennes contemporaines investissent tous les genres littéraires. Qu’on parle de sujets lesbiens ou non dans nos textes, nos sensibilités existent publiquement plus largement donc ça ne peut pas laisser les choses inchangées. Et aussi je crois que peu à peu, on arrive à sortir de l’idée qu’un livre écrit par une lesbienne est forcément un roman militant, que les lesbiennes n’ont envie d’écrire que sur leurs propres expériences ou que leur sexualité doit être le sujet central, que si je suis lesbienne je devrais aimer tous les textes lesbiens (maintenant qu’il y en a davantage, il y en a pour tous les goûts). Je n’arrive pas trop à me rendre compte de la confidentialité de la visibilité lesbienne dont tu parles car je suis littéralement entourée de lesbiennes. Parfois j’oublie que certaines personnes peuvent dire qu’elles ne connaissent pas de lesbiennes, n’en ont pas vraiment dans leur entourage.  Le lesbianisme n’est pas plus universel qu’autre chose et, comme toute catégorie, elle peut servir d’étendard de fierté mais peut aussi rapidement devenir réductrice, c’est un dénominateur commun qui peut exclure beaucoup d’autres caractéristiques finalement (il y a des lesbiennes d’extrême-droite par exemple et le fait d’être lesbiennes n’est absolument pas un critère qui nous rapprochera). Je suis sûre que la diversification des récits disponibles dans les librairies et sur les écrans permet la prise de conscience que nous sommes partout et très différentes les unes des autres. Et ça ne peut pas faire de mal.

Vous dessinez dans votre roman une véritable filiation militante et lesbienne qui se transmet aux jeunes générations. Qu'est-ce qui vous intéresse, plastiquement et littérairement parlant dans la notion de matrimoine, de mémoire ? 

Je suis passionnée d’édition et de fanzine, j’en fabrique depuis des années et je les collectionne. C’est une pratique très répandue dans les milieux alternatifs et/ou militant, et donc beaucoup dans les milieux lesbiens. C’est par là que je suis arrivée aux archives. Et je me suis particulièrement dirigée vers les archives lesbiennes car j’ai voulu connaître ce qui m’a précédée et ce à quoi je peux m’identifier, comprendre comment je peux aujourd’hui être publiquement qui je suis (la majorité du temps) sans devoir occulter des facettes de ma vie personnelle. Les archives sont pour moi des documents graphiques magnifiques et des sources inouïes d’appréhension des expériences individuelles. Au cours de mes recherches, j’ai pu aller fouiller dans plusieurs fonds, francophones et étrangers. Les correspondances conservées par ces collectifs ou associations constituent une véritable histoire documentaire des existences lesbiennes jusqu’à nos jours. Pourtant, ce sont des fragments. On pourrait les lire dans l’ordre chronologique, ce serait toujours lacunaires. Mais plus les récits parcellaires sont nombreux, mieux alors se dessine le monde qui les entourait. C’est ce qui me passionne. Ce que je trouve aussi génial, c’est la multiplicité des interprétations selon les époques. Pas deux personnes ne liront la même archive en se racontant la même histoire, mais ce qui lui donnera de la puissance, c’est le respect avec lequel ces lectrices aborderont les traces historiques devant iels. L’histoire officielle et dominante ne s’encombre pas de ces mémoires considérées comme marginales et c’est pourquoi les personnes concernées s’en emparent. Nous avons le désir de les faire compter et donc l’énergie pour. Personne d’autre ne le fera à notre place. C’est rendre palpable un morceau de notre généalogie. Je trouve que la littérature a le même pouvoir de faire exister des mondes en creux.

Maboule. Clara Pacotte. Editions La Volte. (sortie le 17 septembre)

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