[INTERVIEW] Christophe SIébert : Bienvenue à Mertvecgorod

Mertvecgorod : ville de non droit dans un pays dictatorial, qui prend vie dans au fil des livres, entre l’univers de jeu de rôle, et la dimension parallèle. Pour une visite inédite, suivez son créateur, Christophe Siébert. ‍

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[INTERVIEW] Christophe SIébert : Bienvenue à Mertvecgorod

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8/2/2024
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Christophe Siébert est un génie punk ou un savant fou. Un savant punk fou et génial, plutôt. Auteur de plusieurs dizaines de textes, où trash, gore et porno se mélangent dans le plus pur esprit underground, il s’est lancé depuis les années 2020 dans la construction d’un cycle tentaculaire où romans et nouvelles se répondent : Mertvecgorod. Ville de non droit dans un pays dictatorial, elle prend vie dans au fil des livres publiés par les éditions Au Diable Vauvert et Mnémos, entre l’univers de jeu de rôle, et la dimension parallèle. Pour une visite inédite, suivez son créateur, Christophe Siébert.

© Philippe Matsas 

Comment est né ce pays, cette ville, Mertvecgorod ? 

La réponse que je donne habituellement, c’est que je voulais fabriquer un décor assez riche pour que je puisse l’arpenter pendant une longue période, disons vingt ans, sans en éprouver les limites, et assez ouvert pour que je puisse y fourrer tout ce qui me préoccupe, pour que je puisse y situer toutes les histoires que je veux raconter sans que ça pose des problèmes de cohérence.

Je voulais aussi que d’un livre à l’autre, d’une histoire à l’autre se créent tout un tas de passerelles, qu’on retrouve les mêmes décors, les mêmes personnages, tantôt au premier plan tantôt en toile de fond. Je voulais donner l’impression d’une création bien plus vaste que le peu que j’en montre, parce que ce sont des procédés, en tant que lecteur, que j’adore. Je les adore chez Lovecraft aussi bien que chez Zola, de même que j’adore les récits qui accordent à leur cadre une importance aussi grande qu’aux personnages : le Paris de Léo Malet, le Marseille de Jean-Claude Izzo, le Los Angeles de Bukowski. Je voulais rendre à mes lecteurs un peu du plaisir que j’avais pris avec ces livres-là, avec ces auteurs-là.

Mais ce que j’omets de d’ajouter, en général, c’est que j’avais aussi envie de construire un décor qui soit à la fois un commentaire du monde réel – puisque toute littérature n’est finalement que ça : le résultat d’un regard porté par un individu précis sur le monde en général – et une alternative à ce monde réel. L’idée était de fabriquer une ville où, malgré ses évidents défauts, j’aimerais vivre. Où je pourrais vivre. Et où, au bout du compte, je finirais par vivre. Et c’est ce qui s’est produit, d’une certaine manière, puisque j’en suis arrivé à un point où je connais mieux les rues de Mertvecgorod que celles de Clermont-Ferrand, la ville où j’habite en réalité.

Comment construit-on une œuvre aussi tentaculaire et multiple ? 

Petit à petit ! Et ça n’est même pas une boutade. En fait, on construit Mertvecgorod de la même manière qu’on découvre Berlin : en prenant son temps, en lisant des livres qui racontent l’histoire de la ville, en compulsant des guides et des plans, en se promenant à pied, en bus, en métro, en se perdant, en parlant aux habitants, en visitant les musées et les sites touristiques, en testant les restaurants et les bistrots, en photographiant à tour de bras.

La principale différence, c’est que dans le cas de Mertvecgorod je suis à la fois celui qui cherche des renseignements et celui qui les fournit, je suis aussi bien le visiteur que la ville elle-même. Mais la démarche reste identique. 

Si on veut répondre de façon plus logistique, construire un machin pareil nécessite de prendre quantité de notes, rédiger quantité d’informations au préalable, avoir à l’esprit un arrière-plan assez dense et riche pour y croire. La clef, c’est ça : pour que ça marche, je ne dois pas penser à Mertvecgorod comme à une ville fictive, mais comme à une ville réelle, que j’aime et connais par cœur. 

Dans mon ordinateur, le dossier « Mertvecgorod » pèse 90,4 go qui se répartissent en 720 dossiers et 8909 fichiers – chaque fois que je vois ces chiffres, je pense à Astérix et Cléopâtre ! Avant d’écrire la première ligne de fiction, j’ai passé pas loin de deux ans à dessiner des cartes et noter des tas et des tas d’informations géographiques, politiques, historiques, anecdotiques, métaphysiques et tout ce qu’on veut à propos de la ville. Je n’ai commencé à raconter ce qui s’y passait qu’à partir du moment où je m’y suis senti chez moi.

Bien sûr, il faut se souvenir qu’on est là pour raconter des histoires qui arrivent à des personnages, pas pour décrire des rues et des lampadaires. Mais c’est un écueil facile à éviter dès lors qu’on reste persuadé que ses récits se déroulent dans une ville réelle et pas fictive. Je veux dire par là qu’un auteur qui situe ses histoires à Paris ne vas pas nous emmerder à longueur de chapitres pour nous expliquer ce qu’est une colonne Morris, pourquoi il y a des pigeons plein les rues et quelle est l’histoire de Zouave du Pont de l’Alma. Je dois donc observer la même sobriété en ce qui concerne Mertvecgorod, sauf si le contexte ou le récit exigent de donner davantage de précisions.

Ce n’est pas terrifiant de se projeter littéralement sur une aussi longue période ? 

Au contraire, c’est reposant et rassurant, puisque ça signifie que pendant au moins vingt ans je n’aurai pas à me préoccuper du fameux bouquin d’après. M’engager dans une saga aussi longue, divisée en plusieurs cycles, avec des livres hors-série, des ramifications complexes, un truc qui tient autant du rhizome que du vide-greniers, c’est une manière, en fait, de ne pas interrompre l’acte d’écrire. C’est pousser dans ses retranchements l’idée qu’on n’écrit pas des romans mais qu’on écrit-tout-court, de façon intransitive. Un écrivain écrit. Et l’auteur décide, le moment venu, que telle ou telle masse de texte est un roman. Ou une nouvelle. Ou un recueil de poésie, ou autre chose encore. Dans le cas de Mertvecgorod, il n’y a pratiquement pas de séparation, de mon point de vue, entre un bouquin et un autre. L’histoire est là, les histoires sont là, c’est juste un livre plus gros que les autres et en trois dimension plutôt que deux. Chaque volume est un chapitre, plus ou moins long, de la méta-histoire, du méta-roman. Par contre, quand Mertvecgorod sera achevée, d’ici quinze ou vingt ans, là, oui, la dépression sera carabinée !

Comment dosez-vous l’inspiration du monde réel et l’inspiration personnel ? 

Je ne suis pas sûr qu’il y ait une différence entre les deux. Écrire, a dit à peu près Hemingway (enfin, c’est à vérifier, je ne suis pas très bon en citations), ça consiste à aller quelque part, à regarder et écouter avec attention, à revenir et à rapporter fidèlement ce qu’on a vu et entendu. Mais cet endroit où on se rend et dont on veut témoigner, ça peut être la rue en bas de chez soi, une période historique, quelque chose qui existe uniquement dans sa tête (ou dans la tête d’un proche, ou même dans celle d’un personnage de fiction). Peu importe, en réalité. La seule chose qui compte, c’est la fidélité du témoignage – fidélité subjective, bien sûr, puisqu’un témoignage apporte autant d’informations sur le témoin que sur ce dont il témoigne (d’ailleurs, je joue de plus en plus là-dessus dans mes textes : qui est le narrateur, qu’a-t-il vu exactement, quel degré de décalage entre l’histoire telle qu’elle s’est déroulée et l’histoire telle qu’il ou elle la raconte, quelle part de décision, de cécité, de hasard dans ce décalage ?)

Du coup, pour répondre un peu mieux à la question, c’est un constant ping-pong entre ce que m’apporte mon expérience ordinaire d’habitant du monde (les infos, les bouquins, les films, les conversations, les apéros, enfin, tout ça, tout ce qui constitue nos journées) et mes marottes personnelles (ce qu’on pourrait appeler prétentieusement mes thématiques). L’un nourrit l’autre et inversement, en un jeu d’influences réciproques qui produit au bout d’un moment une histoire – ou, au moins, le désir d’une histoire : c’est-à-dire le désir d’écrire cette histoire pour savoir de quoi elle parle. 

Finalement, tout a à peu à voir avec l’inspiration – j’aurais dû commencer par répondre ça : je ne crois pas à l’inspiration. Je crois, en revanche, que le principal boulot d’un écrivain c’est de se nourrir dix fois plus que les autres, de réfléchir dix fois plus que les autres à toutes ces choses dont on vient de parler. Pas pour apporter la démonstration de son intelligence supérieure et de sa grande culture, sûrement pas. Mais parce qu’il n’a que ça à foutre, et même : parce qu’il est payé pour ça. Pendant que les gens qui achètent mes bouquins bossent à Carrouf ou dans un collège, moi, mon boulot n’est pas seulement d’écrire : mon boulot c’est de savoir de quoi je parle. 

Je pense que les gens qui achètent vingt balles des bouquins qui parlent de pédophilie, de féminicide, de corruption politique, de trafic d’organe, d’amour, de haine, de folie et d’autres trucs, sont en droit, en échange de ces vingt balles, d’exiger que je ne leur raconte pas des fumisteries. Ils sont en droit d’exiger que je me sois pressé le citron, non seulement pour leur dire des trucs auxquels ils n’ont pas pensé (y compris sur des sujets aussi universels que l’amour), mais aussi pour les leur dire d’une façon sexy et intéressante. Au moment où j’écris cette réponse, le SMIC correspond à 9,12 euros de l’heure net. Ça veut dire que pour s’offrir mes quatre derniers bouquins, un lecteur ou une lectrice payé.e au SMIC doit bosser un peu plus d’une journée complète. Ça m’impose une certaine responsabilité. Bon, je sens bien que mes réponse partent dans tous les sens. Mais c’est une manière d’expliquer pourquoi je laisse l’inspiration à ceux qui écrivent depuis la bourgeoisie, à destination de la bourgeoisie.

© Laurent Coureau


Quel rapport entretenez-vous à l’écriture de ce projet, envisagez-vous d’écrire « autre chose » ou voulez-vous vous y consacrer totalement ? 

Dès l’instant où j’ai écrit le premier texte consacré à Mertvecgorod, qui a été publié en mai 2018 dans un fanzine (il s’agissait d’une nouvelle intitulée Le Joueur d’échec, devenue le chapitre du même nom dans Images de la fin du monde), j’ai décidé que chaque ligne que j’écrirais se déroulerait dans cet univers. Donc, oui, tous les romans parus depuis ce moment-là, et tous les textes courts (à ce jour, six romans et une quinzaines de nouvelles) trouvent leur place dans différents recoins et différentes époques de la République indépendante de Mertvecgorod. Et ce sera le cas pour les prochains, jusqu’à ce que j’en termine avec ce machin.

D’ailleurs, la seule fois où je me suis permis de rompre ce pacte avec moi-même, le Karma s’est chargé de me rappeler à l’ordre : j’ai rédigé l’an dernier un bref essai consacré à la littérature porno (puisque je suis éditeur dans ce domaine), commandé par les éditions Quatre, qui publient notamment la revue XXI. Eh bien, les éditions Quatre ont déposé le bilan avant que cet essai ne paraisse. 

Vous êtes publié dans plusieurs maisons, pourquoi ? Comment se passent les publications d’un même univers chez plusieurs éditeurs ? 

Le Grand Bordel de Mertvecgorod s’organise en trois cycles à la fois interdépendants et autonomes. Je veux dire par là que l’ensemble de mes textes ne raconte au fond qu’une seule et unique histoire, celle de cette ville et de ses habitants, mais que d’autre part on peut les lire dans l’ordre qu’on veut et qu’on n’est pas obligé de les lire tous pour comprendre et apprécier. Ça, c’est essentiel à mes yeux. J’ai toujours envisagé Mertvecgorod comme un corpus, pas comme un feuilleton.

Ces trois cycles sont les Chroniques de Mertvecgorod, qui comptent à ce jour deux titres (Images de la fin du monde et Feminicid) et racontent l’histoire de la ville depuis une perspective, disons, historico-politique ; Un demi-siècle de merde (un seul titre paru pour l’instant : Valentina) qui raconte aussi l’histoire de la ville, mais à travers les tribulations d’une bande de gamins des rues qu’on suivra pendant plusieurs décennies au fil des six volumes qui composeront le cycle ; et Après le black-out (un seul titre paru aussi pour l’instant : Volna), qui raconte les événements qui secouent la ville entre 2029 et 2050 et s’inscrit dans une perspective plus ouvertement SF que les autres. 

© Clo Porte

Deux éditeurs se partagent la tâche de publier ces trois cycles. Au diable vauvert, mon éditeur principal, se charge des Chroniques… et d’Un demi-siècle de merde, tandis que Mu (une collection de Mnémos) s’attaque à Après le black-out. Et à ça il faut ajouter des parutions hors-série chez des éditeurs copains qui me font l’honneur de me commander un texte, ce que j’accepte généralement avec plaisir sous réserve que le Diable et Mu me donnent leur feu vert. Cette année il y a eu Vive le feu et Hram, parus chez Zone 52 et Gore des Alpes. D’autres sont prévu.

Dans la préface qu’elle a rédigé pour Volna, paru chez Mu cette année, Marion Mazauric, la boss du Diable, explique la raison de cette multiplicité – et ses mots en disent long, aussi, sur la bonne entente qui existe entre ces deux maisons :

« Le Diable étant structurellement acquis, puisque créé pour de telles folies, il n’a pas été difficile à convaincre de développer Mertvecgorod. Certes avec cet amour tout de même exclusif qui caractérise l’attachement d’un éditeur à ses auteurs, il aura fallu plus de temps et tout l’art chaleureux de la malice, pour que Christophe, tel Loki, développant son monde comme on ouvre et dévoile un jeu de cartes, nous convainque qu’a moins de publier deux titres par an pendant vingt ans, nous ne pourrions suivre le rythme des constellations dont il allait se peupler étoile après étoile. Il allait falloir s’y mettre à plusieurs, et forcément entre copains éditeurs assez fous, donc indépendants. Et bien sûr d’abord avec l’ami aux textes subtils et couvertures sublimes, Davy Athuil et le label Mu. »

Qu’est-ce qui vous nourrit, nourrit cette vision, ce souffle ? 

Ce qui me nourrit, c’est le désir d’écrire. La plupart des gens, quand ils ont un truc qui leur trotte dans la tête – quand ils ont des interrogations, des doutes, des préoccupations, des questionnements métaphysiques, existentiels ou triviaux –, ils en parlent avec leurs proches. Moi j’en fais des romans. Que j’écrive sur les sujets sur lesquels j’écris est sans importance particulière : c’est juste le reflet de ce qui me préoccupe en tant qu’individu. Le jour où je serai préoccupé par la pêche à la mouche et la culture des courgettes, mes bouquins parleront de ça et ils ne seront ni meilleurs ni moins bons, en réalité ils seront exactement pareils. Mais ça ne fait que déplacer la question et c’est une question compliquée. Je ne suis pas sûr de savoir ce qui me pousse à écrire. 

Je sais en revanche ce qui me pousse à publier : le refus du salariat. Ce refus je l’ai formulé très tôt, j’avais seize ou dix-sept ans (j’en ai presque cinquante). Il m’a été possible d’exister sans être salarié grâce au RMI puis au RSA, que j’ai perçus pendant près de vingt ans. Quand a commencé à se poser le problème de gagner sa vie et plus simplement survivre, la question de devenir auteur est arrivée sur le tapis. Je me suis fixé pour but de vivre de mon travail, ça a pris un certain temps, j’y suis parvenu. Je suis auteur, éditeur pour La Musardine, j’ai été ghostwriter et chroniqueur, je suis missionné par l’association Les Avocats du Diable pour organiser le Prix Jacques Sadoul, je participe à des tables rondes, lis mes textes sur scène, des organismes me versent des bourses, bref : je suis écrivain et c’est ma seule source de revenus directe ou indirecte.

© Christophe Siébert "Anna, crève connasse"

Mais publier n’est pas écrire, et inversement. Si je gagnais au Loto, est-ce que je continuerais à publier ? Peut-être, peut-être pas. Je crois que oui, mais comment être sûr ? En revanche, je sais sans aucun doute possible que si gagnais au Loto demain, ou que si demain j’apprenais que plus personne, vraiment plus personne, ne veut lire mes trucs, je continuerais à écrire. Pourquoi ? Je n’en sais foutre rien. À vrai dire je ne suis même pas sûr que cette question ait un sens. C’est comme quand on me demande si j’aime écrire, je n’en sais rien non plus. Certains jours oui, certains jours non. Certains jours, je prends plaisir à manger, d’autres jours je me contente de me nourrir. Mais je mange tous les jours et si j’arrête de manger trop longtemps je risque de mourir de faim. Écrire, je crois bien, c’est la même chose. C’est rien de plus que ça.

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