[INTERVIEW] Antoine Philias : "J'étais attaché à décrire une réalité prolétaire et une solidarité naissante"

"Plexiglas", d'Antoine Philias, c’est un roman qui parle des gens. Les gens, qui sont autour de nous, que nous sommes, un peu bancals avec nos habitudes, nos ratages, nos joies.

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[INTERVIEW] Antoine Philias : "J'étais attaché à décrire une réalité prolétaire et une solidarité naissante"

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23/10/2023
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"Plexiglas", c’est un roman qui parle des gens. Les gens, qui sont autour de nous, que nous sommes, un peu bancals avec nos habitudes, nos ratages, nos joies. Pour ce second roman, Antoine Philias prend la plume avec subtilité pour raconter l’histoire d’Elliot, bientôt 30 ans, qui revient dans la ville de Cholet, où il a grandi, et la naissance de son amitié avec Lulu, employée de caisse de presque 60 ans. C’est un roman d’amitié, un roman social, un roman d’époque, celle de l’année 2020, si particulière, un roman de portraits et d’humanité sur lequel revient en quelques mots son auteur.

Qu’est-ce qui vous a inspiré ce roman, avec ces sympathiques personnages « normaux » ?

Il est certain que le fait d’avoir grandi à Cholet dans un milieu précaire m’a inspiré et m’a permis de voir et de côtoyer des personnes au quotidien répétitif et aux déplacements redondants. Plus tard, confronté au monde du travail, j’ai croisé des Lulu, des Frank ou des William et j’ai peu à peu ressenti ce qu’expérimente Elliot dans le roman.

Pourquoi rencontre-t-on encore assez peu de « France rurale » dans les textes contemporains ? (même si la tendance tend à bouger)

Peut-être que c’est lié au système d’édition et de distribution, qui est toujours très centralisé et favorise les auteurs parisiens. Peut-être aussi qu’il est plus simple de vendre du grand récit et de grandes intrigues avec cette idée un peu condescendante que les lecteurs ont besoin de « changer d’air », de rêver à « un ailleurs ». Sûrement aussi pour ça que l’on entend encore des formules aussi clichées que « France périphérique », argument marketing qui a tenté de surfer bien piteusement sur le mouvement des Gilets Jaunes. Heureusement, de nombreux romans s’intéressent à d’autres villes que New York ou Paris et vont planter leurs intrigues dans des villes françaises qui méritent d’entrer en littérature, pas seulement pour jouer les offices de tourisme ou pour renforcer l’idée bourgeoise d’une « France d’en bas », voire l’idée conservatrice d’une « France d’antan », mais pour capturer un réel. Montrer combien il est difficile pour une ouvrière et un haut-fonctionnaire de se croiser dans les rues d’Amiens (En Guerre de François Bégaudeau), à quoi ressemblent les étés de jeunes prolos en Lorraine (Nos Enfants après eux de Nicolas Mathieu), comment vivre une adolescence violente à Toul (Une histoire de France, Joffrine Donnadieu) ou quel est le quotidien d’un ouvrier en abattoir près d’Angers (Jusqu’à la bête de Timothée Demeillers).

Comment avez-vous construit les différents personnages, leur profil, leurs interactions ?

D’abord en m’imposant une structure : tout comme l’existence de mes personnages est rythmée par leur travail chez Carrefour, mon roman devait s’articuler autour des moments clés de la grande distribution : les galettes de l’Épiphanie, les chocolats de Pâques, les barbecues du solstice d’été ou les fournitures scolaires de la rentrée. L’éphéméride et le calendrier furent découpés par fêtes religieuses ou échéances agricoles, mais ils sont devenus propriété du capitalisme et ils dictent donc la trajectoire de mes personnages, leurs interactions ou leur séparation. Le Covid, qui est intervenu alors que j’en étais à la moitié de mon manuscrit, ne fait que renforcer leur ancrage dans un environnement peu propice à des histoires ou des rencontres. Une fois ce cadre posé, je n’ai plus eu qu’à décrire les différents moments de leur année 2020 en tâchant d’être le plus juste possible et, comme je le disais, en m’inspirant d’un réel qui m’est proche.

Vous avez par ailleurs écrit à 4 mains avec Alice Zeniter. Comment s’est déroulée cette écriture ?

C’était un exercice très stimulant, fait de longs échanges de mails, puis de longues sessions de retrouvailles/relectures. J’ai pu beaucoup apprendre d’Alice et on a pu s’amuser à se surprendre en amenant le récit vers des endroits auxquels l’autre ne pensait pas, en prenant soin chacun de notre côté de tel personnage ou de telle partie. Là aussi, la structure était essentielle pour toujours retomber sur nos pattes et ne jamais perdre de vue nos ados à la rue qui tentent de survivre dans un Cleveland rongé par la crise des subprimes. D’ailleurs, en y repensant, l’action de Home Sweet Home aurait tout à fait pu se dérouler dans une ville française comme Saint-Nazaire ou Béthune.

Qualifieriez-vous Plexiglas de roman social, de roman d’amitié, autrement ?

Je n’y ai pas trop réfléchi en l’écrivant, mais comme j’étais attaché à décrire une réalité prolétaire et une solidarité naissante entre deux personnages, ça me semble pas déconnant de le décrire comme un roman social et d’amitié !

Editions Asphalte

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