Chronique. L’Antarctique de l’amour

l y a des livres qui déploient une force et une vie qui dépassent leur existence de papier et d’encre. Des livres qui suscitent tellement d’émotions qu’ils en semblent irréels.

Chronique. L’Antarctique de l’amour

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14/1/2022
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Traduction du suédois par Jean-Baptiste Coursaud

Il y a des livres qui déploient une force et une vie qui dépassent leur existence de papier et d’encre. Des livres qui suscitent tellement d’émotions qu’ils en semblent irréels. Comment expliquer ce roman, l’effet que sa lecture a produit chez moi ? Je connaissais Sara Stridsberg de nom, et dans les grandes lignes de son oeuvre. Je n’avais pas eu, encore, le temps de la lire. Enfin, je n’avais pas encore pris le temps de la lire. Par un heureux concours de circonstances, son dernier roman est arrivé entre mes mains. Amoureuse des cultures nordiques et amatrice de polar, j’ai été intriguée par le pitch. Le point de vue est celui d’un corps de femme violé et démembré qui revient sur sa vie et les circonstances de sa mort. Femme prostituée et toxicomane, pour un roman inspiré d’une histoire vraie et sans une once de fantastique ou de surnaturel (et encore moins de policier). La curiosité littéraire l’emportait nettement, au départ, sur l’intérêt que je pouvais porter au sujet, me considérant comme un peu blasée de la violence en littérature. J’ai lu des livres abominables, truffés de descriptions explicites de sévices divers et variés, j’aime les films d’horreur et je me targue d’être impossible à choquer, déranger, déstabiliser (sauf si on fait du mal aux animaux, mais c’est une autre histoire). 

Entendons-nous bien, le roman de Sara Stridberg, dont le titre exprime une poésie vertigineuse, n’a rien d’horrifique. Rien de voyeur. Rien de monstrueux. Rien de malsain. Rien de violent. Les descriptions ne sont jamais, au grand jamais, explicites. Pas de viol décrit en long en large et en travers, pas de rivières de sang ni d’explosion de sadisme. Pas de misérabilisme à coups d’overdoses dans les gares ni de complaisance esthétique. Non, rien de tout ça. Et pourtant, j’ai eu du mal à lire ce livre, du mal à reprendre mon souffle entre les courts chapitres, du mal à ne pas laisser les larmes déborder de nombreuses fois. Pourquoi ? Je me le demande encore, même si une piste se dessine : Sara Stridsberg écrit les émotions, écrit avec les émotions. Elle ne les décrit pas. Elle manie un langage unique, ciselé, paradoxal, et que je pensais impossible à imaginer. Son style flamboie, qu’il s’agisse des descriptions de la nature environnante, des sensations éprouvées par le corps qui va mourir, qui est venu, quelque part, chercher la mort, des sensations générées par d’autres sensations, comme le décrivait Duchamp avec son sublime concept d’Inframince*. Son écriture renverse tout sur son passage, avec une délicatesse et une sensibilité inégalées, elle fait naître une identification immédiate à la situation qui se déploie. Une identification qui n’a rien de la mièvrerie ou sensiblerie, non, on est bien au-delà. Tout se tient dans cet équilibre entre la suggestion et la description, entre ce qui s’élève dans l’interstice entre ce qui est raconté et ce que notre cerveau projette. Comme si, par ce style d’une richesse et d’une subtilité incroyables, Sara Stridsberg créait un espace que peu de livres parviennent à générer. Le hasard aura donc été à l’origine d’un grand (et superbe) choc littéraire, de ceux que l’on ressent rarement dans une vie. Editions Gallimard

*Inframince, la définition

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